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Archive du mois : avril 2024

L’enregistrement du séminaire « L’histoire de l’archéologie, au prisme du genre »  1

L’enregistrement du séminaire « L’histoire de l’archéologie, au prisme du genre » 

Le Labo Junior ArchéOrigines a le plaisir de vous présenter l’enregistrement du séminaire intitulé : « L’histoire de l’archéologie, au prisme du genre » 

Le séminaire s’est déroulé le 18 avril 2024 de 14h dans la salle Reinach, 4e étage, MOM

Programme :

  • Introduction
  • Aurore Béréziat (HiSoMA), Jamet Hélène (MOM), Missions et actions « Parité-égalité »
  • Laura Mary (ULB), Isabelle Algrain (ULB), Présentation de l’association « Paye ta truelle »
  • Laura Mary (ASBL), Isabelle Algrain (ULB), Présentation du livre « Introduction à l’archéologie du genre»,

***

  • Laure Mary (ASBL), Isabelle Algrain (ULB), Déterrer l’invisible : des premières fouilles aux fondements de l’archéologie du genre
  • Linca Kucsinschi (Université Lyon 3), L’archéologie au féminin, à l’ombre de Vasile Pârvin: Étude de cas sur un fond photographique
  • Manon Dupuy (EHESS), Harriet Boyd Hawes : trajectoire d’une archéologue sur le terrain en 1900
  • Laure Bézard (MOM)Marguerite Yon : une grande dame de l’archéologie

 

 

 

Le Voyageur et l’Antiquité : analyse de la relation entre les Voyageurs et les Objets 1

Le Voyageur et l’Antiquité : analyse de la relation entre les Voyageurs et les Objets

Я видел Нил и Сфинкса-исполина,
Я видел пирамиды: ты сильней,
Прекрасней, допотопная руина!

Там глыбы желто-пепельных камней,
Забытые могилы в океане
Нагих песков. Здесь радость юных дней

Ivan Bunine Le Temple du soleil (1907-1912)

La statue de Sekhmet se trouve au musée de l’Ermitage A. Aksenova.

La relation entre le voyageur et les objets, illustrée ici par les exemples emblématiques d’Avraam Norov et d’Andrei Muraviev, revêt une importance capitale dans le contexte du début du XIXe siècle, marquant une période cruciale dans l’évolution des organisations scientifiques et muséales en Europe et en Russie. Toutefois, au sein de l’Empire russe, la notion d’« antiquaire » demeure ambiguë, avec les voyageurs et les pèlerins jouant un rôle central dans la constitution des premières collections égyptiennes sur le territoire russe.

Il est indéniable que les premières grandes collections égyptiennes formées en Russie impériale étaient principalement acquises lors de ventes aux enchères en Europe. Un exemple frappant en est la collection de Monsieur Castiglione[1]. Cette collection, composée de plus de 1 200 objets, fut partiellement acquise par Alexandre Ier à son arrivée en Russie, afin de compléter les collections du musée impérial de l’Ermitage, notamment la collection de scarabées. Le reste des artefacts fut racheté en 1825 par l’Académie des sciences. Cependant, pratiquement chaque voyageur considérait comme son devoir de contribuer à ces collections émergentes en acquérant de nouveaux objets, et souvent de constituer sa propre collection privée, comme le fit Otto von Richter[2][3].

Ainsi, quel rôle les objets ont-ils joué pour les voyageurs et selon quels critères les ont-ils choisis ? Certains voyageurs, en particulier ceux se rendant en Égypte au début du XIXe siècle, ont assumé le rôle d’antiquaires. Ils n’achetaient pas simplement des artefacts archéologiques lors de leurs voyages pour des collections privées, mais pouvaient également solliciter et obtenir un financement de l’Empire russe pour leur acquisition. Ainsi, le choix des objets archéologiques ne relevait pas simplement du goût ou de l’esthétique du voyageur ; il était conscient qu’il contribuait à constituer une collection nationale, et donc à enrichir le patrimoine culturel national. De ce fait, nous pouvons déjà identifier et souligner un critère important qui prévalait dans l’esprit du voyageur : la valeur historique et culturelle de l’objet. De plus, l’objet n’était pas simplement un “trophée culturel”, mais son acquisition pouvait également revêtir une importance géopolitique pour la Russie sur la scène internationale.

Andrei Muraviev https://radiovera.ru/andrej-muravjov-puteshestvie-po-svjatym-mestam-russkim.html

Dans ce contexte particulier, il est opportun de se référer à l’exemple d’Andrei Muraviev, bien qu’il visitât les principaux sites historiques d’Égypte au cours de son voyage au Proche-Orient en 1830, ne s’aventura pas au-delà des ruines de Memphis. Pour autant, il mentionna les sphinx provenant de Thèbes qu’il trouva en vente lors de son séjour à Alexandrie. L’auteur accorde une attention particulière à ces sphinx de granit colossaux, couverts d’hiéroglyphes, rapportés avec d’autres monuments depuis le temple funéraire d’Amenhotep III (env. -1411/-1403 à -1353/-1352 av. J.-C.) de Thèbes, où ils trônaient dans la cour péristyle[4]. Les visages des sphinx représentent le roi jeune et sont bien conservés ; ils impressionnèrent tellement le voyageur qu’il les acheta, annonçant fièrement dans son rapport de voyage : « Les deux monuments décorent déjà notre capitale du Nord »[5].

Sphinx sur le quai https://culttourism.ru/saint-peterburg/sfinksy_na_universitetskoy_naberezhnoy.html

Placés sur les quais de Saint-Pétersbourg, ils entrèrent dans la culture russe, devenant un point de repère de la capitale en même temps qu’un symbole de l’égyptomanie en Russie. Effectivement, Saint-Pétersbourg fut ornée de deux de ces monuments majestueux sur le quai de l’Université, devant l’Académie des Beaux-arts, grâce au don du voyageur et quelques concours de circonstances. En effet, lorsque le voyageur russe voulut les acheter à Alexandrie, il envoya immédiatement une lettre pour en faire la proposition à l’ambassadeur russe. Après un long examen, l’Académie des Beaux-arts délibéra favorablement, mais au moment de résoudre les complexités bureaucratiques, le propriétaire anglais avait déjà conclu leur vente en France. La révolution française de Juillet 1830 sauva la situation et, dès 1834, les sphinx furent installés le long du Quai aux sphinx où ils se trouvent encore aujourd’hui. Il est à noter la symbolique de l’implantation des sphinx sur le talus faisant face à la bibliothèque municipale, ce qui démontre la grandeur accordée à l’histoire antique, désormais abritée en Russie : « On croyait que l’on pouvait discourir avec les siècles en présence des ruines antiques »[6]. Installés à Saint-Pétersbourg, les sphinx agissaient en tant que symbole de la grandeur égyptienne, mais plus encore en tant que symbole de la grandeur russe impériale, étant le résultat d’une victoire diplomatique dans la compétition des métropoles européennes sur les monuments historiques.

L’importance esthétique jouait également un rôle, souvent plus significatif que l’aspect historique, surtout au début du XIXe siècle. En 1834, sous le soleil brûlant qui éclairait les ruines de Karnak, le voyageur russe Avraam Norov découvrit une statue de lionne-déesse. Alors qu’il observait le canal d’irrigation, toujours rempli d’eau, Norov remarqua que le bord du lac était orné de statues de porphyre noir représentant la déesse Sekhmet. Ce magnifique monument, exemple de la sculpture égyptienne, attendait un long voyage depuis l’Égypte jusqu’à l’hiver de Saint-Pétersbourg. Pourquoi, parmi tous les monuments, le voyageur a-t-il choisi celui-ci ? La réponse n’est pas secrète : parmi les nombreux objets découverts par A. Norov, cette sculpture était intacte et n’avait pas été endommagée :

 

Toutes les quatre rampes de la presqu’île étaient ornées de statues en porphyre noir, représentant en taille réelle la déesse Neith[7] avec une tête de lionne. Sur les inscriptions hiéroglyphiques, on peut voir l’anneau royal du grand Sesostris. Parmi toutes ces statues, abattues et brisées, je n’ai trouvé qu’une seule intacte, et j’ai décidé de l’acheter et de la ramener dans ma région natale, non par crainte d’Isis et d’Osiris, mais par respect pour les précieux vestiges des grands temples de Thèbes, profanés par les barbares. De plus, une allée de sphinx menait également du grand temple jusqu’à Louxor. Entre les sphinx à tête humaine, on pouvait aussi voir des sphinx à tête de bélier, représentant le dieu Amon. Seuls deux d’entre eux étaient bien conservés. Là, j’ai vu deux colossales statues de pharaons brisées ; l’une d’elles, portant des anneaux royaux sur ses épaules, était décapitée et sa tête détachée était roulée loin… Les destins de l’Égypte sont accomplis !

Avraam Norov, 1853, p. 43.

De plus, le voyageur se présente comme un défenseur du patrimoine égyptien, emportant la statue de Sekhmet en Russie “par respect pour les précieux vestiges des grands temples de Thèbes, profanés par les barbares”, afin de préserver l’héritage historique. Dans le cadre de l’interaction entre le voyageur et l’objet, émerge un nouvel aspect : la justification de l’exportation des artefacts, notamment dans le but de préserver une civilisation étrangère. Ainsi, le voyageur se donne une mission spécifique.

La statue de Sekhmet A. Aksenova

L’artéfact archéologique peut acquérir sa propre valeur dans le cadre du voyage. En effet, il devient essentiellement un compagnon et une partie intégrante du voyage lui-même, ce qui en fait un spécimen particulier par la suite. Par exemple, la statue de Sekhmet a été placée dans la collection de Norov et a suivi le voyageur tout au long de son périple. Ces objets ont agi comme des médiateurs culturels et ont participé à la romantisation du passé historique du pays. Le voyageur, avec une détermination inflexible, s’efforce de trouver des preuves de la continuité de l’ancienne civilisation égyptienne parmi la population locale, dans des traditions différentes des enseignements religieux de l’islam.

Par exemple, A. Norov transportant une statue de Sekhmet dans sa barque rencontre le cas remarquable d’une jeune Égyptienne venue prier devant la statue afin d’avoir des enfants[8]. Son guide explique que les Égyptiens continuent d’adorer en secret les anciennes statues et les ruines des temples égyptiens, les remplissant de sens sacré. Les objets ont également été un instrument de rayonnement au cœur des enjeux géopolitiques internationaux. Le voyageur russe assume la mission de défenseur des objets, comme cela a déjà été mentionné précédemment, se positionnant contre les voyageurs/antiquaires européens. En acquérant pour la Russie une série d’objets précieux – statues et statuettes, papyrus, scarabées, il le fait sans causer le moindre dommage à un site archéologique quelconque. Norov s’insurge avec véhémence contre l’intention du consul français de “détacher du mur” certaines représentations d’Abydos[9].

J’ai vivement défendu les vestiges d’Abydos, déjà bien minces <…> Il a commencé à me reprocher ma déesse Neith; je répondais que je n’avais pas détruit de murs, comme Champollion, et comme lui-même avait l’intention de le faire…

Avraam Norov, 1853, p. 109.

Trois stèles de la chapelle de Sa-Hathor, administrateur des biens du vizir Anhou (XIIIe dynastie), Musée de l’Ermitage. Collection d’A. Norov A. Aksenova

Dans ce cas également, nous voyons l’importance géopolitique de l’objet – mais dans ce cas, le comportement du voyageur à son égard joue un rôle.

Nous constatons que les objets archéologiques peuvent jouer un rôle important et totalement différent dans la relation entre le voyageur et l’objet. A.S. Norov a ramené d’Égypte une ancienne statue de la déesse Neith. En 1841, le gouvernement a acquis la statue dans le but de la placer au Musée de la Cour impériale. Au début, elle a été temporairement placée à l’Académie des Beaux-Arts[10]. Les sphinx d’Andrei Muraviev n’ont été installés que deux ans plus tard, avec l’inscription suivante : “Sphinx des anciennes ruines de Thèbes, en Égypte, ramené dans la ville de Saint-Pétersbourg en 1832″[11]. Ils sont devenus des éléments centraux de la vie culturelle de Saint-Pétersbourg, souvent mentionnés dans la poésie, la littérature, la peinture, et ainsi de suite.

***
Traduction du poème : 

J’ai vu le Nil et le Sphinx colossal,
J’ai vu les pyramides : tu es plus puissante,
Plus belle, ruine ancienne !

Là-bas, des blocs de pierres jaunes cendrées,
Des tombes oubliées dans l’océan
De sables nus. Ici, la joie des jours de jeunesse.

[1] BERLEV 1990, p. 231.
[2] BIERBRIER 2019, p. 357.
[3] Otto von Richter naquit en 1791 à Neu-Kusthof. Noble, fils d’un riche propriétaire terrien de la Baltique, il reçut une brillante éducation à Moscou et à Vienne. Le 30 mars 1815, O. von Richter et Sven Fredrik Lidman (1784-1845), arrivèrent à Alexandrie. Leur itinéraire se composait de sites comme Karnak, Louxor, Kôm Ombo et Assouan. Suite à ses voyages en Orient, en Palestine et en Anatolie, O. von Richter aurait dû prendre le poste de consul, mais il périt de la dysenterie à Istanbul en 1816, à l’âge de 25 ans. Sa collection d’objets égyptiens fut envoyée à Derpt (Tartu), où son père l’offrit à l’université. Aujourd’hui ses objets représentent la majeure partie de la collection égyptienne du musée de Voronej.
[4] MURAV‘ËV 1863, p. 90.
[5] MURAV‘ËV 1863, p. 90.
[6] TURČIN 2001, p. 245.
[7] Sekhmet
[8] NOROV 1853, p. 350.
[9] Ici, les Tables d’Abydos ou Listes d’Abydos. On distingue deux listes différentes de rois, appelées les tables d’Abydos. Celle du Temple funéraire de Séthi I (XIXe dynastie, 1294-1279) et celle découverte dans le Temple de Ramsès II (1279-1213, XIXe dynastie). Cette dernière se trouve actuellement au British Museum de Londres.

[10] KARCEV, 1962, p. 264–265.
[11] PETROVSKIJ, BELOV 1955, p. 356–359.

Bibilographie

  • A. Murav’ev, Putešestvie po svâtym mestam Vostoka [Le voyage aux lieux saints du Proche-Orient], Saint-Pétersbourg, 1863.
  • A. Norov, Putešestvie po Egiptu i Nubii v 1834-1835 g. Avraama Norova [Le voyage d’Avraam Norov en Égypte et en Nubie pendant les années 1834-1835], Saint[1]Pétersbourg, v. I, II, 1853.
  • M. Bierbrier, W. Dawson, E. Uphill, Who was who in egyptology, London, 2019.
  • A. Karcev, « Novye arhivnye dannye o sobraniâh egipetskih drevnostej v Rossii » [« Nouvelles données d’archives au sujet des collections égyptiennes en Russie »], Les brèves communications de l’institut des peuples asiatiques (AN SSSR), 46, 1962, pp. 259-269.
  • N. Petrovskij, A. Belov, « Putevye zapiski A.S. Norova » [« Les récits des voyages d’A.S. Norov »], Le pays du grand Hapi, Leningrad, 1955, pp. 360-368.
  • V. Turčin, Aleksandr I i neoklassicizm v Rossii. Stil’ imperii ili imperiâ kak stil’[Alexandre Ier et le néoclassicisme en Russie. Le style Empire ou l’empire comme style], Moscou, 2001.
Séminaire « L’histoire de l’archéologie, au prisme du genre »  1

Séminaire « L’histoire de l’archéologie, au prisme du genre » 

Le Labo Junior ArchéOrigines a le plaisir de vous inviter à assister au séminaire intitulé : « L’histoire de l’archéologie, au prisme du genre » 

Le séminaire se tiendra le 18 avril 2024 de 14h dans la salle Reinach, 4e étage, MOM

Programme :

  • Introduction
  • Aurore Béréziat (HiSoMA), Jamet Hélène (MOM), Missions et actions « Parité-égalité »
  • Laura Mary (ULB), Isabelle Algrain (ULB), Présentation de l’association « Paye ta truelle »
  • Laura Mary (ASBL), Isabelle Algrain (ULB), Présentation du livre « Introduction à l’archéologie du genre »,

Pause-café

  • Laure Mary (ASBL), Isabelle Algrain (ULB), Déterrer l’invisible : des premières fouilles aux fondements de l’archéologie du genre
  • Raphaëlle Rannou (EDL, Univ. De Tours), Confronter le mythe des femmes archéologues dites ‘pionnières
  • Manon Dupuy (EHESS), Harriet Boyd Hawes : trajectoire d’une archéologue sur le terrain en 1900
  • Laure Bézard (MOM) Marguerite Yon : une grande dame de l’archéologie

 

Pour rejoindre notre séminaire sur Webex, veuillez utiliser le lien suivant : https://univlyon3.webex.com/univlyon3/j.php?MTID=m2e46b9ee1ad48b77618ee16956823f35

Au plaisir de vous y retrouver !

L’équipe labo junior ArchéOrigines

Compte-rendu du séminaire « Archéologie et nationalisme : des politiques culturelles et scientifiques en quête d’identité(s) » 1

Compte-rendu du séminaire « Archéologie et nationalisme : des politiques culturelles et scientifiques en quête d’identité(s) »

Ce premier séminaire de l’année 2024 du laboratoire junior ArchéOrigines a eu lieu le 6 mars à 14h dans la salle de réunion du laboratoire Archéorient, au 3e étage de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée.

Le premier temps de ce séminaire a été consacré au MOMent Archives avec une présentation de Laure Bézard intitulée « Focus sur les archives du GREMMO ». Créé en 1976, le GREMMO (Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient) absorbe en 1988 l’IRMAC (Institut de Recherche sur le Monde Arabe Contemporain fondé en 1979) et acquiert sa dénomination actuelle en 1995. En 2003, il est scindé en deux donnant naissance au laboratoire Archéorient pour la partie portant sur les environnements et les sociétés de l’Orient ancien, tandis que la composante sur le monde arabo-musulman garde le nom de GREMMO. Durant ses années d’activités, le GREMMO s’est d’abord penché sur les politiques agraires, les conséquences sociales de l’urbanisation et de l’industrialisation ou encore les mouvements politiques et religieux avant de s’intéresser à l’histoire culturelle de la colonisation dans l’entre-deux-guerres ou les migrations méditerranéennes, puis aux relations entre islam et politique, aux sociétés en guerre et aux mémoires des conflits. L. Bézard nous a ensuite fait un point sur le fonds d’archives France et Jean Métral qui comprend des dossiers relatifs à des missions archéologiques, à des programmes de recherche, à des papiers administratifs ou encore à de la documentation scientifique. Plusieurs exemples de l’empreinte nationaliste dans les activités du GREMMO ont été soulignés, notamment la journée d’étude du 27-29 mai 1999 ayant pour thème les ambiguïtés et les dynamiques durant le mandat français en Syrie et au Liban.

Le deuxième temps a été introduit par Adrien Frénéat, « L’expérience imparfaite d’une archéologie préhistorique internationale » qui nous a présenté une rare photographie appartenant au fonds Chantre du musée des Confluences. Le cliché figure les membres et les participants du Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques. Cette photographie permet d’orienter la discussion vers une histoire internationale de la préhistoire et l’influence exercée par le nationalisme que l’on observe au moment de la création d’un domaine.

Suit l’intervention de Johnny Samuele Baldi, « Faire entrer à force le passé le plus profond dans un moule. Archéologie préhistorique et émergence des identités nationales entre Mésopotamie et Levant ». Celui-ci opère une analyse de l’archéologie et de ses déclinaisons dans les espaces nationalistes, qu’ils soient géographiques ou temporels. Il démontre par plusieurs exemples les difficultés qui peuvent apparaître par l’intégration des identités nationales dans l’étude et la recherche de certains sites archéologiques. Ainsi, il examine l’intégration de ces conceptions identitaires dans le développement de l’archéologie, comme les théories de Vere Gordon Childe et les mouvements nationalistes au Proche-Orient. Enfin, il faut également noter les créations des musées nationaux (et non archéologiques) comme ceux de Beyrouth, de Damas, d’Irak et de Jordanie qui incluent bien cet enjeu. Il s’agit de musées qui placent la nation au sein une ligne évolutive par l’exposition d’artefacts archéologiques. Par l’agencement de leurs salles, on observe une légitimation culturelle de l’État-nation.

Après un débat sur le sujet précédent, Linca Kucsinschi ouvre le troisième moment du séminaire avec une introduction sur « L’archéologie dans des contextes difficiles – revoir l’invisible » où il était question de présenter la situation de l’archéologie durant le XXe siècle, terrain de conflits et de naissance d’idéologies nationales et totalitaires.

La parole a ensuite été donnée à Dan Dana avec une communication intitulée « Projections dans le passé : historiographie, politique, pillages et appropriations dans les régions balkano-danubiennes ». 

Ce dernier orateur, avec un riche fonds d’archives, présente la situation et les influences du nationalisme dans l’archéologie de l’espace sud-est européen et plus particulièrement les cas bulgare et roumain. La quête d’ancêtres idéaux s’observe à la fois chez les Roumains où elle oscille entre Daces, Romains et Slaves et chez les Bulgares entre Thraces, Slaves et Proto-Bulgares. Ainsi, en Roumanie durant l’entre-deux-guerres où est accordée une grande importance à l’élément dace dans l’identité roumaine, de nombreux sites archéologiques considérés comme daces sont fouillés. En Bulgarie, un nouveau domaine apparaît dans la seconde moitié du XXe siècle : la thracologie avec la création en 1972 d’un institut de recherche dirigé jusqu’en 1992 par l’archéologue proche du régime communiste Aleksandar Fol. À la même époque sont organisées de nombreuses expositions nationales et internationales sur ce thème, comme par exemple « L’or des Thraces » qui s’est tenue au Musée d’art et d’histoire de Genève en 1980-1981.

La dernière partie de cette intervention s’est concentrée sur l’archéologie irrédentiste et les fouilles archéologiques durant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs exemples sont mis en avant comme la fouille archéologique de Porolissum en Transylvanie en 1943 dans la zone alors occupée par la Hongrie horthyste ou les spoliations menées en Transnistrie par le régime d’Antonescu. À ce propos, D. Dana nous a exposé le cas du musée d’Odessa dont des objets ont été saisis par les troupes roumaines en 1941, puis envoyés aux musées de Iași et de Bucarest avant d’être restitués en 1945 au musée odessite. Ces événements sont retracés dans un ouvrage publié en 2023 intitulé Archéologie, histoire et politique en Transnistrie 1941-1944. Ces thèmes et conflits politiques influencèrent ensuite l’archéologie dans la région par l’intégration de l’Ukraine et de la Moldavie au sein de l’URSS où l’on retrouve les mêmes enjeux idéologiques. Enfin, D. Dana a également évoqué les rivalités et loyautés existant entre archéologues roumains à partir de documents issus des archives de la Securitate, la police politique du régime communiste.

Ce séminaire a souhaité montrer la relation entre l’archéologie et le nationalisme, ce dernier étant présent partout dans le monde et pas seulement sur les terrains de recherche. De même, il s’agissait de montrer l’influence que le nationalisme peut avoir et la diversité des thèmes qu’on y retrouve. Nous avons ainsi pu voir l’importance de l’étude de cette relation pour l’histoire de l’archéologie ainsi que pour la compréhension de notre domaine d’activité et ses multiples ramifications.