Sigmund Freud et les antiquités : A la recherche de Gradiva.

C’est tout un monde qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, est séduit par l’archéologie, ce métier émergeant qui fait rêver le plus improbable de têtes. Parmi la foule fascinée par tous ces découvertes, on retrouve une figure emblématique du XXe siècle, le viennois Sigmund Freud, adossé sur sa chaise en face de son bureau de travail avec une petite figurine d’Athéna dans la main.

Bien que les études de celui-ci ne représentent plus un intérêt scientifique à cause des nouveaux avancements dans le domaine, Freud reste toujours une figure emblématique du domaine de la psychanalyse. Né en 1856 à Freiburg, troisième fils de Jakob Freud, il reçoit une éducation classique et s’intéresse depuis un jeune âge à l’Antiquité[1].  Cette pratique le hantera tout au long de sa vie. Ainsi, plus tard, Freud écrit dans une lettre à un ami que, dans toute sa vie, il a lu plus des ouvrages d’archéologie que de psychanalyse. Davantage, même à un patient sur le surnom de « Wolf-man », il confesse que d’après lui, la psychanalyse utilise les mêmes méthodes que l’archéologie. Le lien entre la psychanalyse et l’archéologie d’après Freud s’observe par le type d’enquête qu’on fait: « comme dans une fouille, la psychè doit être fouillé couche par couche… »[2]. Il se voyait bien comme un archéologue de la pensée. Et nous par ailleurs, on se réjouit de voir des intérêts méthodologiques venant des autres sphères scientifiques pour la stratigraphie.

Sa passion pour l’archéologie ne s’arrête pas à une simple comparaison entre ces deux domaines. Il écrit beaucoup sur les vies et les personnalités d’artistes (comme Michel-Ange ou Léonard de Vinci). Il attaque même son concept le plus important « le rêve de l’enfant ». D’après Freud, celui qui réussirait à accomplir son rêve d’enfant sera véritablement le plus heureux. Il est jaloux d’Heinrich Schliemann, qui fait partie de la génération de son père. Celui-ci découvre Troie, la cité antique qui a hanté son enfance. Et d’après le père de la psychanalyse, le rêve d’enfant est accompli chez Schliemann[3].

Freud et la passion pour les antiquités

Comme tous les passionnés du passé, Freud intègre le cercle de ceux qui « cherchent Gradiva[4] » Freud a été tellement frappé par cette histoire, qu’il accrocha dans son cabinet un moulage d’un bas-relief romain représentant une jeune fille pompéienne, d’après l’original conservé au musée de Chiaramonti, comme Hanold l’a fait dans le roman. L’imaginaire de l’Antiquité et la limite entre le passé et le présent sont fort prédominante dans la pensée de Freud. Cet imaginaire de l’Antiquité a continué de changer sa méthode et son œuvre.

Celui qui se proclama Œdipe, ayant une situation financière plus stable, après des années et des années de travail, commence à constituer sa propre collection d’antiquités. En travaillant sur son œuvre « L’interprétation des rêves », il essaye de trouver l’inspiration et le soutien dans le passé. Les premières œuvres achetées en 1896 sont des reproductions de sculptures italiennes comme l’Esclave mourant de Michel-Ange. Généralement, il achète que des originaux sauf quelques exceptions : des reproductions comme un portrait égyptien et une reproduction d’Œdipe et le sphinx d’Ingres qui furent accrochés sur les murs de son bureau au-dessus du mythique canapé du psychanalyste[5].

Freud achète une bonne partie de ses œuvres sur les marchés d’antiquités de Vienne (de préférence chez le marchand Robert Lusting), à Rome ou ailleurs dans l’Europe. Plus de 2000 objets s’étalent dans des armoires ou sur son bureau de travail : des rangs de statuettes grecques, romaines, égyptiennes et assyriennes. Ainsi, il s’entoure de sources visuelles inspirantes. Wolf-Man disait que son bureau n’avait pas l’air d’un bureau de docteur, mais d’un cabinet d’étude d’une archéologue. Son intérêt d’avoir sa propre collection d’images et d’emblèmes de ce passé glorieux est évident. Les objets deviennent des motifs forts pour ses travaux en s’appuyant sur des croyances, mythes, et images. Par exemple, concernant le mythe d’Œdipe, c’était lui qui surmontait les énigmes du conscient et théorisait le complexe d’Œdipe. Le dualisme, un autre motif majeur dans ses analyses, est représenté dans sa collection par des amulettes avec la tête de Janus[6].

Freud avait un attachement particulier pour sa collection. Il avait l’habitude de prendre chaque objet dans la main pendant ses longues réflexions. Paul Fitche, la gouvernante, se souvenait de voir Freud toucher la tête de Toth chaque matin et le caresser chaque fois quand il était en train d’écrire ou de réfléchir[7].

Dans sa résidence à Burgasse 19 en Vienne, les antiquités étaient aménagées avec honneur dans son cabinet de travail. Une partie étalée sur les murs ou dans une armoire (surtout les vases grecs) et les statuettes représentant des déités antiques l’entourent sur son bureau.

En 1938, avec la montée en puissance du nazisme et l’arrivée de la guerre, Freud, âgé de 82 ans prépare son départ vers l’Angleterre. Celui-ci se considérant un juif sans Dieu il fuit avec sa famille, laissant sa collection derrière lui sans aucun espoir de la retrouver un jour. Durant ce trajet, il se confesse à un ami qu’il ne sera jamais « nazifrei » qu’au moment quand il va être réuni avec « ses dieux ». Le seul objet qui traverse le canal avec lui, c’est une statuette d’Athéna, la déesse de la sagesse[8].

Grâce à l’aide de la princesse Marie Bonaparte et du Kunsthistorisches Museum, Freud et sa collection sont réunis à Londres au même moment quand il déménage dans sa « dernière demeure sur terre » 20 Mansfield Gardens. Il meurt quelques mois plus tard le 23 septembre 1939 d’un cancer de la mâchoire, duquel il souffrait déjà depuis quelques années. Un de ses vases grecs -offert par Marie Bonaparte- deviendra sa propre urne cinéraire[9].

Même s’il préférait l’art antique, ses théories ont eu une impression durable sur l’avant-garde du début du XXe siècle. Ses analyses du rêve ont eu un impact important sur le mouvement surréaliste. Par exemple, d’après Freud, les rêves cachent le sens du désir intérieur le plus profond. Même aujourd’hui, les artistes trouvent l’inspiration dans les écrits du Freud et on entend souvent de discussions sur le concept freudien de » mimétiques idéationnels ». D’après ce concept, une œuvre d’art peut provoquer un échange d’énergie entre celui qui regarde et l’objet, similaire avec l’empathie. Parmi les plus connus artistes qui s’inspirent de ses écrits il y a Joan Miro, Paul Klee, Marx Ernest et Salvador Dali. Également, le concept y est dans la relation entre Freud et ses dieux.

Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, parmi les génies du XXe siècle, intègre ce mouvement du néoclassicisme présent dans l’Europe qui révèle le fort intérêt pour les retrouvailles avec l’Antiquité dans tous les domaines de la science.

En 1986, la maison de Freud à Londres devient un musée. La maison-musée est présentée dans son état de conservation d’origine selon sa volonté.  Et pour en finir, on invite le lecteur de se diriger vers le site du musée pour se délecter avec la magnifique base de données – la collection des antiquités, et bien d’autres merveilles du monde freudien.

 

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[1] Pour une biographie du Sigmund Freud, voir Gay Peter, Freud, une vie, Hachette littératures, 1991.

[2] Demoule J.-P., Les pierres et les mots : Freud et les archéologues, paru dans Alliage, n°52 – Octobre 2003, Les pierres et les mots : Freud et les archéologues, mis en ligne le 14 septembre 2012, URL : http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=4017

[3] Idem.

[4] Une belle métaphore de la réception de l’Antiquité au début du XXème siècle illustré dans le roman de Wilhelm Jensen, Gradiva, 1903. Le roman raconte l’histoire de l’archéologue Hanold en quête de Gradiva, une fille qui a vécu dans le Pompéi romain dont Hanold espérait de la retrouver « au sens littéral » ; Regnier J., Freud à Pompéi Portrait du penseur en archéologue, dans La revue des deux mondes, p. 148.

[5] Burke J., The shirne of the dream collector, dans Sigmund Freud Collection An archaeology of the mind, University of Sidney, Sidney, 2008, p. 4.

[6] Demoule, 2003, p. 129.

[7] Burke, 2008, p. 20.

[8] Idem, p. 7.

[9] Demoule J.-P., 2003, p. 130.

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