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Auteur : Linca Kucsinschi

Sigmund Freud et les antiquités : A la recherche de Gradiva. 0

Sigmund Freud et les antiquités : A la recherche de Gradiva.

C’est tout un monde qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, est séduit par l’archéologie, ce métier émergeant qui fait rêver le plus improbable de têtes. Parmi la foule fascinée par tous ces découvertes, on retrouve une figure emblématique du XXe siècle, le viennois Sigmund Freud, adossé sur sa chaise en face de son bureau de travail avec une petite figurine d’Athéna dans la main.

Bien que les études de celui-ci ne représentent plus un intérêt scientifique à cause des nouveaux avancements dans le domaine, Freud reste toujours une figure emblématique du domaine de la psychanalyse. Né en 1856 à Freiburg, troisième fils de Jakob Freud, il reçoit une éducation classique et s’intéresse depuis un jeune âge à l’Antiquité[1].  Cette pratique le hantera tout au long de sa vie. Ainsi, plus tard, Freud écrit dans une lettre à un ami que, dans toute sa vie, il a lu plus des ouvrages d’archéologie que de psychanalyse. Davantage, même à un patient sur le surnom de « Wolf-man », il confesse que d’après lui, la psychanalyse utilise les mêmes méthodes que l’archéologie. Le lien entre la psychanalyse et l’archéologie d’après Freud s’observe par le type d’enquête qu’on fait: « comme dans une fouille, la psychè doit être fouillé couche par couche… »[2]. Il se voyait bien comme un archéologue de la pensée. Et nous par ailleurs, on se réjouit de voir des intérêts méthodologiques venant des autres sphères scientifiques pour la stratigraphie.

Sa passion pour l’archéologie ne s’arrête pas à une simple comparaison entre ces deux domaines. Il écrit beaucoup sur les vies et les personnalités d’artistes (comme Michel-Ange ou Léonard de Vinci). Il attaque même son concept le plus important « le rêve de l’enfant ». D’après Freud, celui qui réussirait à accomplir son rêve d’enfant sera véritablement le plus heureux. Il est jaloux d’Heinrich Schliemann, qui fait partie de la génération de son père. Celui-ci découvre Troie, la cité antique qui a hanté son enfance. Et d’après le père de la psychanalyse, le rêve d’enfant est accompli chez Schliemann[3].

Freud et la passion pour les antiquités

Comme tous les passionnés du passé, Freud intègre le cercle de ceux qui « cherchent Gradiva[4] » Freud a été tellement frappé par cette histoire, qu’il accrocha dans son cabinet un moulage d’un bas-relief romain représentant une jeune fille pompéienne, d’après l’original conservé au musée de Chiaramonti, comme Hanold l’a fait dans le roman. L’imaginaire de l’Antiquité et la limite entre le passé et le présent sont fort prédominante dans la pensée de Freud. Cet imaginaire de l’Antiquité a continué de changer sa méthode et son œuvre.

Celui qui se proclama Œdipe, ayant une situation financière plus stable, après des années et des années de travail, commence à constituer sa propre collection d’antiquités. En travaillant sur son œuvre « L’interprétation des rêves », il essaye de trouver l’inspiration et le soutien dans le passé. Les premières œuvres achetées en 1896 sont des reproductions de sculptures italiennes comme l’Esclave mourant de Michel-Ange. Généralement, il achète que des originaux sauf quelques exceptions : des reproductions comme un portrait égyptien et une reproduction d’Œdipe et le sphinx d’Ingres qui furent accrochés sur les murs de son bureau au-dessus du mythique canapé du psychanalyste[5].

Freud achète une bonne partie de ses œuvres sur les marchés d’antiquités de Vienne (de préférence chez le marchand Robert Lusting), à Rome ou ailleurs dans l’Europe. Plus de 2000 objets s’étalent dans des armoires ou sur son bureau de travail : des rangs de statuettes grecques, romaines, égyptiennes et assyriennes. Ainsi, il s’entoure de sources visuelles inspirantes. Wolf-Man disait que son bureau n’avait pas l’air d’un bureau de docteur, mais d’un cabinet d’étude d’une archéologue. Son intérêt d’avoir sa propre collection d’images et d’emblèmes de ce passé glorieux est évident. Les objets deviennent des motifs forts pour ses travaux en s’appuyant sur des croyances, mythes, et images. Par exemple, concernant le mythe d’Œdipe, c’était lui qui surmontait les énigmes du conscient et théorisait le complexe d’Œdipe. Le dualisme, un autre motif majeur dans ses analyses, est représenté dans sa collection par des amulettes avec la tête de Janus[6].

Freud avait un attachement particulier pour sa collection. Il avait l’habitude de prendre chaque objet dans la main pendant ses longues réflexions. Paul Fitche, la gouvernante, se souvenait de voir Freud toucher la tête de Toth chaque matin et le caresser chaque fois quand il était en train d’écrire ou de réfléchir[7].

Dans sa résidence à Burgasse 19 en Vienne, les antiquités étaient aménagées avec honneur dans son cabinet de travail. Une partie étalée sur les murs ou dans une armoire (surtout les vases grecs) et les statuettes représentant des déités antiques l’entourent sur son bureau.

En 1938, avec la montée en puissance du nazisme et l’arrivée de la guerre, Freud, âgé de 82 ans prépare son départ vers l’Angleterre. Celui-ci se considérant un juif sans Dieu il fuit avec sa famille, laissant sa collection derrière lui sans aucun espoir de la retrouver un jour. Durant ce trajet, il se confesse à un ami qu’il ne sera jamais « nazifrei » qu’au moment quand il va être réuni avec « ses dieux ». Le seul objet qui traverse le canal avec lui, c’est une statuette d’Athéna, la déesse de la sagesse[8].

Grâce à l’aide de la princesse Marie Bonaparte et du Kunsthistorisches Museum, Freud et sa collection sont réunis à Londres au même moment quand il déménage dans sa « dernière demeure sur terre » 20 Mansfield Gardens. Il meurt quelques mois plus tard le 23 septembre 1939 d’un cancer de la mâchoire, duquel il souffrait déjà depuis quelques années. Un de ses vases grecs -offert par Marie Bonaparte- deviendra sa propre urne cinéraire[9].

Même s’il préférait l’art antique, ses théories ont eu une impression durable sur l’avant-garde du début du XXe siècle. Ses analyses du rêve ont eu un impact important sur le mouvement surréaliste. Par exemple, d’après Freud, les rêves cachent le sens du désir intérieur le plus profond. Même aujourd’hui, les artistes trouvent l’inspiration dans les écrits du Freud et on entend souvent de discussions sur le concept freudien de » mimétiques idéationnels ». D’après ce concept, une œuvre d’art peut provoquer un échange d’énergie entre celui qui regarde et l’objet, similaire avec l’empathie. Parmi les plus connus artistes qui s’inspirent de ses écrits il y a Joan Miro, Paul Klee, Marx Ernest et Salvador Dali. Également, le concept y est dans la relation entre Freud et ses dieux.

Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, parmi les génies du XXe siècle, intègre ce mouvement du néoclassicisme présent dans l’Europe qui révèle le fort intérêt pour les retrouvailles avec l’Antiquité dans tous les domaines de la science.

En 1986, la maison de Freud à Londres devient un musée. La maison-musée est présentée dans son état de conservation d’origine selon sa volonté.  Et pour en finir, on invite le lecteur de se diriger vers le site du musée pour se délecter avec la magnifique base de données – la collection des antiquités, et bien d’autres merveilles du monde freudien.

 

***

[1] Pour une biographie du Sigmund Freud, voir Gay Peter, Freud, une vie, Hachette littératures, 1991.

[2] Demoule J.-P., Les pierres et les mots : Freud et les archéologues, paru dans Alliage, n°52 – Octobre 2003, Les pierres et les mots : Freud et les archéologues, mis en ligne le 14 septembre 2012, URL : http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=4017

[3] Idem.

[4] Une belle métaphore de la réception de l’Antiquité au début du XXème siècle illustré dans le roman de Wilhelm Jensen, Gradiva, 1903. Le roman raconte l’histoire de l’archéologue Hanold en quête de Gradiva, une fille qui a vécu dans le Pompéi romain dont Hanold espérait de la retrouver « au sens littéral » ; Regnier J., Freud à Pompéi Portrait du penseur en archéologue, dans La revue des deux mondes, p. 148.

[5] Burke J., The shirne of the dream collector, dans Sigmund Freud Collection An archaeology of the mind, University of Sidney, Sidney, 2008, p. 4.

[6] Demoule, 2003, p. 129.

[7] Burke, 2008, p. 20.

[8] Idem, p. 7.

[9] Demoule J.-P., 2003, p. 130.

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Sur la vie des donateurs et des objets – retour sur l’exposition « Le trésor de Kerch, trésors depuis l’aube de l’histoire européenne » – exposition au Neues Museum, Berlin (19.10.2017-04.10.2024) 0

Sur la vie des donateurs et des objets – retour sur l’exposition « Le trésor de Kerch, trésors depuis l’aube de l’histoire européenne » – exposition au Neues Museum, Berlin (19.10.2017-04.10.2024)

Des bijoux en or de l’époque des migrations trouvés près de la mer Noire, des broches en argent et de magnifiques ceintures provenant de tombes du haut Moyen Âge en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne, sont toutes des pièces de la collection de Johannes von Diergardt, exposées à Berlin pour la première fois depuis 80 ans, revenant dans la ville où elles ont été exposées jusqu’en 1934.

Après la mort du collectionneur et amateur d’art, ces œuvres ont été transférées au Römisch-Germanisches Museum de Cologne. Les travaux de construction du musée de Cologne ont offert depuis 2017 une occasion unique de présenter à nouveau ces trésors au public berlinois, pour la première fois depuis de nombreuses années.

Ainsi, Altes Museum en profite de cette collection pour présenter les objets, mais pour également en faire la présentation de ce personnage qui fait partie de la grande histoire des musées berlinois.

Johannes von Diergardt

Johannes von Diergardt (1859-1934), collectionneur depuis son plus jeune âge, commence avec des collections des monnaies. En 1885, il découvre l’archéologie avec une fouille d’une nécropole médiévale effectuée près de sa maison. Riche, grâce au travail de son père qui a fait fortune dans le commerce de la soie et du velours, il devient sponsor du Museum für Vor-und Frühgeschichte de Berlin, mais il insiste d’être enregistré dans les archives comme anonyme.

Les archives mentionnent que son premier prêt au musée a été fait en 1905 mais d’autres suivront tout au long de sa vie. Concernant la collection exposée, celle-ci a été achetée en 1907. Elle contient en grande partie des antiquités provenant de Crimée.

Ces objets appartiennent désormais au Römisch-Germanisches Museum de Cologne achetés d’après les successeurs de Diergardt pendant la crise des années 1920.

L’exposition est ouverte au public au Neues Museum, Berlin jusqu’au 04 octobre 2024 et fait partie de ses expositions qui mettent à l’honneur l’homme derrière les œuvres.

Enfin, on vous laisse avec une citation sur une visite de Diergardt au musée  «…à l’époque, le baron avait soixante-dix ans et son énorme taille réduisait sa capacité à marcher, mais il avait toujours l’air d’un grand seigneur lorsqu’il garait la voiture devant le musée (invariablement à 15 heures ou à l’heure de fermeture afin d’éviter le public), pour être conduit dans la salle d’exposition, où il s’asseyait sur la chaise et commençait à nous divertir avec des histoires de sa vie de collectionneur pendant le quart d’heure suivant. Après avoir terminé, il avait l’habitude de présenter un don, une pièce qu’il avait prêtée au musée, pour être ensuite ramenée dans la voiture. » O. Doppelfeld, ancien membre du musée, « Sur Johannes von Diergardt ».

 

Un manuscrit dans l’histoire des collections – le mystérieux manuscrit Voynich 0

Un manuscrit dans l’histoire des collections – le mystérieux manuscrit Voynich

Mystérieux et indéchiffrable– ces deux mots peuvent bien définir notre objet du mois : l’un des manuscrits les plus connus – Le Manuscrit Voynich ou le MS 408.

Le manuscrit Voynich

Bien des livres et des articles se consacrent à l’étude de ce manuscrit. Pendant la recherche pour ce billet, l’auteur a été surpris du nombre d’articles anciens autant que d’actualité. Avec le développement des technologies numériques, la recherche sur le manuscrit est très avancée, mais encore certaines problématiques comme la provenance et le déchiffrement du texte posent des difficultés aux chercheurs.

Même si à la fin de ce billet on notera brièvement l’état de la recherche sur l’étude du manuscrit, on se contentera ici de présenter le parcours de ce dernier, qui comme nul autre codex, fait un voyage digne de n’importe quel objet de l’histoire des collections.

Mais comme nous le verrons, même retracer le parcours de ce manuscrit est semblable aux difficultés de déchiffrement. Entre suppositions et preuves concrètes d’appartenance, même l’histoire de ce manuscrit est pour certaines parties rendue difficile par les suppositions faites pour ce qui concerne son auteur, les personnes impliquées dans sa création, ou même ceux qui l’ont détenu.

Le manuscrit 408, a été redécouvert en 1912 près de Rome par Wilfrid Voynich, antiquaire passionné par les manuscrits anciens et les codex. C’est bien à ce moment que le manuscrit devient fameux au XXe siècle. Mais son histoire commence quelques siècles plus tôt – une histoire de plus de 700 ans dans lesquels, des lacunes et des omissions rendent difficile la reconstruction de son histoire.

Après une présentation courte du manuscrit, ce billet fera une présentation de son illustre histoire en finalisant avec les dernières nouveautés dans le domaine.

Pour bien commencer, faisons une petite présentation du manuscrit :

Le manuscrit Voynich ou le Ms 408 est un volume de 234 de pages en vélin[1] avec des pages en différentes dimensions et sans couverture. Les folios intègrent un texte indéchiffrable et des enluminures colorées très variées pour lesquelles les significations ont divisé les chercheurs depuis des décennies : images de plantes, matériel astrologique et cosmologique, recettes pharmaceutiques et figures humaines entourées par des objets bizarres dans des scènes hors contexte.[2]

Le manuscrit Voynich

Le manuscrit Voynich

Le manuscrit Voynich

Bien des personnages influents de l’histoire ont été proposées comme l’auteur de ce manuscrit[3]. Parmi le plus fameux est Roger Bacon[4], qui représente la première théorie de Voynich, mais comme nous le verrons, cette théorie n’est plus d’actualité.

D’après nos recherches, la première personne à avoir détenu ce manuscrit est le Dr. John Dee, astrologue et mathématicien de la cour d’Élisabeth Ire[5] en 1547. D’après une lettre appartenant à son fils, Arthur Dee, celui-ci parle de son père qui étudia souvent « le livre tout en hiéroglyphes »[6]. Comme tout autre savant après lui, Dr Dee tente de déchiffrer le manuscrit. En plus de cette lettre de son fils, Dr Dee est l’auteur des numérotations des pages.

N’arrivant pas à le déchiffrer, celui-ci le ramène avec lui d’Angleterre à Prague à la cour de Rodolphe II[7] en 1584-1588. Ici, il est vendu à Rodolphe mais des nouvelles recherches éclaircissent l’affaire même si on ne peut pas encore retracer le fil jusqu’à Dee.

D’après les recherches de Stefan Guezy, ce kunstbuech[8] à été vendu à Rodolphe à Augsbourg par un physicien alchimiste Carl Widemann en 1599. Connu pour sa collection de manuscrits, ce dernier mentionne dans une lettre sa collection secrète de manuscrits secrets et codifiés. Mais comment Widemann arrive-t-il en possession du manuscrit ? Soit par son réseau de correspondants soit par Leonard Rauwolf, ami de Widemann, botaniste et voyageur en Orient.[9]

Après son achat par Rodolphe, le manuscrit est déposé dans le Kunstkammer de l’empereur à Prague. Entre 1599-1608 on suppose que ce manuscrit est étudié par plusieurs spécialistes dans la cour impériale, personne n’arrivant à le déchiffrer.

Le Kunstkammer de Prague

Le prochain possesseur du manuscrit est identifié grâce à une analyse à la lumière infrarouge. Signant son nom dans le manuscrit, on retrouve ainsi Jacobus Horcicky de Tepencz, directeur du jardin botanique et du laboratoire alchimique de la cour de Rodolphe. Celui-ci sera en possession du manuscrit entre 1608-1622.

Ensuite, le manuscrit arrive dans les mains de Marcus Marci de Cronland, physicien officiel de l’empereur Rodolphe II de Bohème entre 1665-1666. Ce dernier l’envoie à son tour à son ancien professeur Athanasius Kircher[10] à Rome, connu pour ses tentatives de déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens[11]. On suppose que le manuscrit reste à Rome, en Italie jusqu’à la découverte de Voynich.

Le manuscrit est retrouvé en 1912 dans la villa Mandragone en Frescati, près de Rome. Cette villa a été construite par le Cardinal Altemps autour de 1570. La villa reste dans la famille Altemps pendant longtemps et en 1620 un membre de la famille donne la bibliothèque au Vatican. En 1856 la ville devient un collège jésuite qui fermera en 1953[12].

Après la découverte, Voynich ramène le manuscrit aux États-Unis et tente de le déchiffrer avec les plus grands spécialistes de l’époque, parmi lesquels les déchiffreurs des codes des services secrets américains. Après la mort de Voynich, le manuscrit reste dans la possession de sa veuve jusqu’à sa mort en juillet 1960. Elle lègue le manuscrit à A.M. Nill, une amie proche et compagne de Mme Voynich. Cette dernière vend le manuscrit en 12 juillet 1961 à Hans Krauser, libraire antiquaire de New York pour la jolie somme de 24 500 dollars.

Fait don plus tard à l’Université de Yale, le manuscrit se retrouve aujourd’hui au Beinecke Rare Books Library of Yale University, sous le nom dans les catalogues Beinecke « Manuscript 408 » avec une valeur de 125 000 à 500 000 dollars[13]

Pour faire un petit point sur le développement de la recherche, le manuscrit a été daté au Carbone 14 à l’Université d’Arizona en 2009 et étudié après dans le McCrone Research Institute. D’après ces derniers, le manuscrit a été créé entre 1404-1438 donc au cours du XVe siècle et l’encre bientôt après la création du vélin. Ces données nouvelles sont susceptibles d’être accompagnés par d’autres. Sergio Toresella par exemple, identifie les dessins et l’écriture comme provenant d’Italie du Nord[14].

Pour conclure, on prend note des nouveautés dans le domaine (puisque ce manuscrit a ses propres spécialistes qui se dédient exclusivement à son étude – tout un pan du domaine scientifique dédiée à l’étude d’un seul manuscrit). Les nouveaux chercheurs qui s’adonnent désormais à l’étude du manuscrit sont encore en grand nombre – on note des chercheurs travaillant sur la riche archive de transactions et correspondance dans l’empire de Rodolphe, en plus, des chercheurs élaborent en ce moment plusieurs méthodes de travail de décryptage du texte en utilisant des logiciels pour comparer les dialectes dans le manuscrit avec d’autres dialectes d’Europe à l’époque.

Avec les nouvelles études qui relancent les questions, on reste avec l’espoir qu’un jour, ce que J.-F. Champollion a fait pour les hiéroglyphes au XIXe siècle, sera fait par quelqu’un d’autre au XXIe siècle – tout comme les parties lacunaires de son histoire seront résolues.

En attendant les nouvelles études et recherches qui j’espère vont arriver à des identifications de provenance et au déchiffrement du texte, reste plus qu’à analyser nous aussi le manuscrit– numérisé et donc rendu public par Beinecke Library de Yale University.

On vous invite à le feuilleter, et à réfléchir vous-même à sa signifiance et utilité.

https://collections.library.yale.edu/pdfs/2002046.pdf

Pour plus d’informations sur le manuscrit Voynich : https://beinecke.library.yale.edu/collections/highlights/voynich-manuscript

***

[1] Peau de veau travaillée en parchemin.

[2] D’Imperio M.E., The Voynich Manuscript, An elegant Enigma, National Security Agency, Fort George G. Meede, 1978, p.1.

[3] Une autre hypothèse ancienne : c’est Roger Kelly qui a « inventé » ce manuscrit pour le vendre à l’empereur Rodolphe II, ce dernier fasciné par les codex anciens.

[4] Roger Bacon (1214-1292), franciscain et philosophe fameux pour ses intérêts occultes et pour le « scientia expermentalis »

[5] Dr. John Dee, une figure célèbre des études occultes, déchiffrements et alchimie.

[6] D’Imperio, 1978, p.3.

[7] Rodolphe II de Bohême – empereur, féru des arts et du collectionnisme.

[8] Terme en allemand qui signifie un livre d’art, de médecine ou d’alchimie, etc.

[9] Guzy Stefan, Book transactions of Emperor Rudolf II, 1576-1612 : New findings on the earliest ownerships of the Voynich Manuscript, communication au « International Conference on the Voynich Manuscript 2022 », Nov 30-December 1, University of Malta, 2022, p. 4-5.

[10] Collectionneur et figure connue pour son Musaeum Kircherianum, musée chambre de merveilles à Rome

[11] Pomian K., Le musée, une histoire mondiale, vol I, 2020, p. 261.

[12] D’Imperio, 1978, p.2.

[13] D’Imperio, 1978, p.2

[14] Reddy S Knight K., What we know about the Voynich Manuscript, proceedings of the 5th ACL-HTL Workshop of language technology for cultural heritage, Social sciences and Humanities, Portland, 2011, p. 78.

Les donateurs à l’honneur au musée de Confluence 0

Les donateurs à l’honneur au musée de Confluence

 © Linca Kucsinschi

La création d’un musée et son développement repose toujours sur ces acteurs qui mettent « la pierre de la fondation ». Dans l’histoire on tente généralement d’analyser et discuter la présence du conservateur, les spécialistes plutôt que les donateurs qui sont très peu présents dans les vitrines des musées.

Aujourd’hui, le débat sur l’importance du rôle du mécénat et l’intérêt de redonner la place au donateur, ce personnage qui a eu un rôle majeur dans la créations de nos musées,  a ouvert de très peu la voie à des nouvelles expositions, organisations de salles et recherches sur l’histoire de musées, question de provenance, etc.

Au musée Confluence, dans la Galerie Emile Guimet, partie intégrante de la collection permanente du musée, l’histoire de la collection du musée est racontée à travers celle des donateurs. Une histoire plutôt méconnue par le grand public.

Avec un choix de 250 objets et spécimens d’exception issus de dons ou des legs, cette galerie montre la mémoire collective de ce musée. Quatre-vingts donateurs sont à l’honneur dont pour chacun des informations sur leur voyages et intérêts s’entremêlent avec les artefacts dans les vitrines esthétiquement sensorielles. Des ethnologistes comme Françoise Héritier, collectionneurs, voyageurs et archéologues – les vitrines dans cet espace se transforment dans des petits théâtres vivants.

Pour en savoir plus :

https://www.museedesconfluences.fr/fr/expositions/parcours-permanent/galerie-emile-guimet

Le voyage extraordinaire du trésor de Priam (H. Schliemann) 0

Le voyage extraordinaire du trésor de Priam (H. Schliemann)

Heinrich Schliemann (1822-1890)

Pour l’objet du mois de janvier 2023 nous voulons vous faire redécouvrir l’histoire extraordinaire d’un trésor découvert, perdu et retrouvé : le trésor de Priam découvert en 1873. Notre billet vous fera voyager aux côtés de ce trésor de Turquie en Grèce, en Angleterre, puis sur les terres allemandes et enfin jusqu’aux portes du musée Pouchkine de Moscou.

En 2022, les musées ont célébré le bicentenaire de la naissance de Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie, Mycènes, Tirynthe. Ainsi, le Musée Pouchkine à Moscou accueille le projet « Schliemann. Troie à proximité » accompagné de plusieurs expositions jusqu’à la fin de 2023 [1]. Également, à Berlin, au Museum für Vor- und Frühgeschichte, une exposition temporaire commémore le bicentenaire de la naissance d’Heinrich Schliemann : « Les mondes de Schliemann. Sa vie. Ses découvertes. Son héritage » [2].

Quelques mots sur le mythe schliemannien

Né en 1822, il vécut 45 ans avant de se décider à faire de l’archéologie et commence en 1870 sa première fouille illégale sur la colline d’Hissarlik [3]. Heinrich Schliemann, l’homme aux milliers de visages est peut-être le modèle pour le type du self-made man à l’américaine ou Held der Gründerzeit. Le garçon pauvre qui rêvait d’Iliade à huit ans et qui ensuite devient riche et célèbre est presque une figure jungienne. [4] Son enfance notée dans son autobiographie crée la perception mythifiée de Schliemann en présentant son objectif archéologique comme une mission sacrée.

«… pour moi, j’étais le défenseur obstiné de la cause des Troyens, et je l’entendais avec chagrin m’affirmer que Troie avait été complètement détruite et qu ‘il n’en restait plus aucune trace. […] je maintiens mon opinion, et enfin nous décidâmes qu’un jour j’irais à Troie, et que je tâcherais d’en retrouver les restes ».

Faure, 1982, 16.

Banquier de formation, il fait des affaires en Californie jusqu’à Saint-Pétersbourg jusqu’à ses 45 ans. Il voyage ensuite dans tous les coins du globe, ayant un intérêt plus particulier pour le continent asiatique. Polyglotte et auteur, au cours d’un voyage en Turquie, le souvenir de ce rêve d’enfance lui met dans la tête cette drôle d’idée de découvrir Troie, la ville détruite dans l’Iliade d’Homère.

D’Hissarlik à Athènes

Ses fouilles sur la colline d’Hissarlik ne commencent véritablement qu’en 1871 [5]. Schliemann identifie dans les couches supérieures une ville détruite par un incendie et la considère sans hésiter comme étant celle de Priam. C’est le 31 mai 1873 que les ouvriers découvrent dans les débris un récipient de cuivre rempli de neuf mille objets d’or et d’argent. [6]

« Je l’ai trouvé (le trésor) dans les ruines du palais du dernier roi de Troie, qui est appelé Priam par Homère et par toute la tradition classique, et c’est pourquoi je l’appellerai aussi Priam, jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’il portait un autre nom».

Briefe, 145.  (24 avril 1875).

Parmi les objets trouvés, hormis les objets en bronze, le trésor était constitué de plusieurs vases en métal (or, argent, électrum), six bracelets en or, deux couvre-chefs, une tiare en or, plusieurs boucles d’oreille longues, 56 boucles d’oreille en forme de coquillage et 8750 petites perles en or. [7]

Akimova L.I., Les trésors de Troie des fouilles de Heinrich Schliemann: catalogue de l’exposition, Moscou, 1996.

Pour éviter le partage du trésor avec le gouvernement turc [8], il l’emporte clandestinement en Grèce, à Athènes. Les autorités ottomanes lui intentent un procès et Schliemann paie une amende colossale et fait un don pour le nouveau musée des antiquités qui sera créé à Constantinople [9]. Selon son point de vue, Schliemann voulait avoir tout le trésor en sa possession car ses efforts pour le retrouver lui ont coûté extrêmement cher. [10]

À cet égard, on revoit l’homme d’affaires dans le personnage de Schliemann qui tente toujours (avec ou sans succès) de s’en tirer le mieux possible dans son jeu d’acquérir de la reconnaissance et de la célébrité. Donc, après le procès, pour éviter les dégâts et couvrir les coûts colossaux que le don et l’amende lui ont fait subir, il tente de vendre le trésor au Louvre et à l’Ermitage [11], mais sans succès. Une correspondance avec C.T. Newton [12] nous montre sa volonté de le vendre au British Museum également. Mais sa demande n’est pas acceptée à cause du prix proposé et des problématiques liées à la découverte du trésor. [13] 

De Londres à Berlin

Schliemann tente de faire reconnaître sa vérité et veut manifester son succès en envoyant le trésor à Londres où il sera exposé au South Kensington Museum entre 1877 et 1880. [14] Grâce à cette exposition, il garde l’espoir que les autorités britanniques lui fassent une offre pour acheter le trésor. Hélas, cela n’arrivera pas à cause de ses fabulations parsemées dans ses études, publications et lettres. [15]

Finalement, il fera le choix de l’offrir au peuple allemand « en propriété éternelle et pour la conservation permanente dans la capitale du Reich » [16] avec la complicité de Virchow avec qui il commence une très longue correspondance dès la découverte du trésor. [17] Sous la supervision de Schliemann, le trésor est emballé en quarante coffres et envoyé directement à Berlin en janvier 1881. Mi-janvier le trésor arrive à Berlin et le Kaiser Wilhelm en personne remercie Schliemann pour ce cadeau offert au peuple allemand. [18]

En février 1882, le trésor est exposé dans deux salles du nouveau Kunstgewerbemuseum avant d’être transféré de manière permanente au Museum für Völkerkunde de Berlin. Enrichi au fur et à mesure par d’autres donations de Schliemann, il aura sa propre section : les Schliemann-Säle. [19]

De Berlin à Moscou

Le trésor reste dans les Schliemann-Säle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale quand le trésor est perdu. Pendant plus de cinquante ans, son existence est même remise en question.

En réalité, après avoir été caché dans plusieurs abris pendant la guerre [20], le 1er mai 1945 plusieurs dépôts de musées sont cédés à l’Armée rouge en charge des collections d’art. Sous les ordres du Sovnarkom[21], le trésor est envoyé à Moscou où il sera caché dans les réserves du musée Pouchkine.[22]

Dès 1987, plusieurs rumeurs circulent sur la présence du trésor en Russie. C’est seulement en 1991 que Gorbatchev créa une commission pour discuter de la question de la restitution et de l’inventaire des objets présents dans les musées. Finalement, c’est en 1996 que le musée Pouchkine avec l’exposition « Le Trésor de Troie. Les fouilles d’Heinrich Schliemann » confirme officiellement la présence du trésor dans la collection permanente du musée. [23]

Épilogue

Depuis la réapparition du trésor, plusieurs demandes de restitution de la part de l’Allemagne ont été faites sans aboutir pour autant. Considéré par les autorités russes comme une confiscation ou une récompense, le trésor doit rester une propriété de l’État russe comme compensation des larges pertes subies. [24] Toutefois, le Museum für Vor- und Frühgeschichte de Berlin reçoit des copies du trésor qui seront installées dans les Schliemann-Säle créées pour l’accueillir au XIXe siècle. 

En définitive, l’histoire singulière de son découvreur ne prendrait-elle pas le pas sur l’histoire archéologique du trésor lui-même ? Dans l’affaire du trésor de Priam, Schliemann apparaît davantage sous les traits du banquier et du commerçant à l’affût des bonnes affaires que dans le costume de l’archéologue ou du collectionneur. 

Schliemann fera finalement le choix de la réputation et de la reconnaissance posthume en offrant le trésor au peuple allemand. Avec brio puisqu’aujourd’hui encore le trésor de Priam reste communément désigné en tant que “Trésor de Schliemann”.

Notes

[1]  Musée Pouchkine, URL:http://www.museum.ru/N81621. En ligne : 06/01/2023.

[2] Staatliche Museen zu Berlin, URL: https://www.smb.museum/en/exhibitions/detail/the-worlds-of-schliemann/. En ligne : 06/01/2023.

[3] Döhl, 1986, p. 96.

[4] Calder, 1986, p. 19.

[5] La mauvaise pratique archéologique de Schliemann mérite une meilleure analyse de notre part, elle fera l’objet d’une étude plus élaborée.

[6] Pomian, 2022, p. 161.

[7] Easton, 1994, p. 226.

[8] D’après les conventions, une moitié du trésor devait revenir au gouvernement turc (Easton, 1994, p. 227).

[9] Il s’agit d’un total de 50 000 francs. Voir Traill, 1995, p.135.

[10] Easton, 1994, p. 227.

[11] Traill, 1995, p. 202.

[12] C. T. Newton, conservateur au British Museum et inventeur du mausolée d’Halicarnasse.

[13] Fitton, 1991, p. 13.

[14] Fitton, 1991, p. 40 ; Traill, 1995, p. 175.

[15] Traill traite bien les scandales et les mensonges de Schliemann qui se sont répandus dans toute l’Europe (l’absence de Sofia pendant la découverte du trésor et ses nombreux mensonges à des scientifiques concernant la vente du trésor).

[16] Pomian, 2022, p. 161.

[17] Traill, 1995, p. 205.

[18] Traill, 1995, p. 209-211.

[19] Pomian, 2022, p. 162.

[20] On note le Flakturm (tour anti-aérienne) dans le jardin zoologique de Berlin qui fonctionnait comme un hôpital, bunker et dépôt pour les objets muséaux (Traill, 1995, p. 300, Easton, 1993, p. 234).

[21] Conseil des Commissaires du peuple de l’URSS.

[22] Easton, 1994, p. 234.

[23] Pomian, 2022, p. 162.

[24] La question des restitutions entre les États russe et allemand reste encore aujourd’hui un vrai débat sans fin. Voir Easton, 1994.

Bibliographie

  • Calder III William, A New Picture of Heinrich Schliemann, dans Traill, 1986, p.17-47.                                      
  • Döhl Hartmut, Schliemann the Archaeologist, dans Traill, 1986, p. 95-109.
  • Easton D.F., Priam’s gold: the Full Story dans Anatolian Studies, Vol. 44 (1944), p. 221-243.
  • Fitton Lesley, Heinrich Schliemann and the British Museum, Occasional Papers 83, Department of Greek and Roman Antiquities, The British Museum Press, London, 1991.
  • Pomian Krzysztof, Le musée, une histoire mondiale, III : A la conquête du monde 1850-2020, Gallimard, Paris, 2022.
  • Schliemann Heinrich, Une vie d’archéologue, les trésors de Mycènes et de Troie présentée par Paul Faure, éd. Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 1982.
  • Schliemann Heinrich, Briefe, éd. Ernst Meyer, Berlin, 1937.
  • Traill A. David, Calder III M. William (éd.), Myth, Scandal and History, The Heinrich Schliemann Controversy and the first edition of the Mycenaean Diary, Wayne State University, Detroit, 1986.
  • Traill A. David, Schliemann of Troy, Treasure and Deceit, John Murray, Albemarle Street, London, 1995.
  • Akimova L.I., Les trésors de Troie des fouilles de Heinrich Schliemann: catalogue de l’exposition, Moscou, 1996. [Sokroviša Troi iz raskopok Genriha Slimana : katalog vystavki]