Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Auteur : Anastasia Aksenova

Le Voyageur et l’Antiquité : analyse de la relation entre les Voyageurs et les Objets 1

Le Voyageur et l’Antiquité : analyse de la relation entre les Voyageurs et les Objets

Я видел Нил и Сфинкса-исполина,
Я видел пирамиды: ты сильней,
Прекрасней, допотопная руина!

Там глыбы желто-пепельных камней,
Забытые могилы в океане
Нагих песков. Здесь радость юных дней

Ivan Bunine Le Temple du soleil (1907-1912)

La statue de Sekhmet se trouve au musée de l’Ermitage A. Aksenova.

La relation entre le voyageur et les objets, illustrée ici par les exemples emblématiques d’Avraam Norov et d’Andrei Muraviev, revêt une importance capitale dans le contexte du début du XIXe siècle, marquant une période cruciale dans l’évolution des organisations scientifiques et muséales en Europe et en Russie. Toutefois, au sein de l’Empire russe, la notion d’« antiquaire » demeure ambiguë, avec les voyageurs et les pèlerins jouant un rôle central dans la constitution des premières collections égyptiennes sur le territoire russe.

Il est indéniable que les premières grandes collections égyptiennes formées en Russie impériale étaient principalement acquises lors de ventes aux enchères en Europe. Un exemple frappant en est la collection de Monsieur Castiglione[1]. Cette collection, composée de plus de 1 200 objets, fut partiellement acquise par Alexandre Ier à son arrivée en Russie, afin de compléter les collections du musée impérial de l’Ermitage, notamment la collection de scarabées. Le reste des artefacts fut racheté en 1825 par l’Académie des sciences. Cependant, pratiquement chaque voyageur considérait comme son devoir de contribuer à ces collections émergentes en acquérant de nouveaux objets, et souvent de constituer sa propre collection privée, comme le fit Otto von Richter[2][3].

Ainsi, quel rôle les objets ont-ils joué pour les voyageurs et selon quels critères les ont-ils choisis ? Certains voyageurs, en particulier ceux se rendant en Égypte au début du XIXe siècle, ont assumé le rôle d’antiquaires. Ils n’achetaient pas simplement des artefacts archéologiques lors de leurs voyages pour des collections privées, mais pouvaient également solliciter et obtenir un financement de l’Empire russe pour leur acquisition. Ainsi, le choix des objets archéologiques ne relevait pas simplement du goût ou de l’esthétique du voyageur ; il était conscient qu’il contribuait à constituer une collection nationale, et donc à enrichir le patrimoine culturel national. De ce fait, nous pouvons déjà identifier et souligner un critère important qui prévalait dans l’esprit du voyageur : la valeur historique et culturelle de l’objet. De plus, l’objet n’était pas simplement un “trophée culturel”, mais son acquisition pouvait également revêtir une importance géopolitique pour la Russie sur la scène internationale.

Andrei Muraviev https://radiovera.ru/andrej-muravjov-puteshestvie-po-svjatym-mestam-russkim.html

Dans ce contexte particulier, il est opportun de se référer à l’exemple d’Andrei Muraviev, bien qu’il visitât les principaux sites historiques d’Égypte au cours de son voyage au Proche-Orient en 1830, ne s’aventura pas au-delà des ruines de Memphis. Pour autant, il mentionna les sphinx provenant de Thèbes qu’il trouva en vente lors de son séjour à Alexandrie. L’auteur accorde une attention particulière à ces sphinx de granit colossaux, couverts d’hiéroglyphes, rapportés avec d’autres monuments depuis le temple funéraire d’Amenhotep III (env. -1411/-1403 à -1353/-1352 av. J.-C.) de Thèbes, où ils trônaient dans la cour péristyle[4]. Les visages des sphinx représentent le roi jeune et sont bien conservés ; ils impressionnèrent tellement le voyageur qu’il les acheta, annonçant fièrement dans son rapport de voyage : « Les deux monuments décorent déjà notre capitale du Nord »[5].

Sphinx sur le quai https://culttourism.ru/saint-peterburg/sfinksy_na_universitetskoy_naberezhnoy.html

Placés sur les quais de Saint-Pétersbourg, ils entrèrent dans la culture russe, devenant un point de repère de la capitale en même temps qu’un symbole de l’égyptomanie en Russie. Effectivement, Saint-Pétersbourg fut ornée de deux de ces monuments majestueux sur le quai de l’Université, devant l’Académie des Beaux-arts, grâce au don du voyageur et quelques concours de circonstances. En effet, lorsque le voyageur russe voulut les acheter à Alexandrie, il envoya immédiatement une lettre pour en faire la proposition à l’ambassadeur russe. Après un long examen, l’Académie des Beaux-arts délibéra favorablement, mais au moment de résoudre les complexités bureaucratiques, le propriétaire anglais avait déjà conclu leur vente en France. La révolution française de Juillet 1830 sauva la situation et, dès 1834, les sphinx furent installés le long du Quai aux sphinx où ils se trouvent encore aujourd’hui. Il est à noter la symbolique de l’implantation des sphinx sur le talus faisant face à la bibliothèque municipale, ce qui démontre la grandeur accordée à l’histoire antique, désormais abritée en Russie : « On croyait que l’on pouvait discourir avec les siècles en présence des ruines antiques »[6]. Installés à Saint-Pétersbourg, les sphinx agissaient en tant que symbole de la grandeur égyptienne, mais plus encore en tant que symbole de la grandeur russe impériale, étant le résultat d’une victoire diplomatique dans la compétition des métropoles européennes sur les monuments historiques.

L’importance esthétique jouait également un rôle, souvent plus significatif que l’aspect historique, surtout au début du XIXe siècle. En 1834, sous le soleil brûlant qui éclairait les ruines de Karnak, le voyageur russe Avraam Norov découvrit une statue de lionne-déesse. Alors qu’il observait le canal d’irrigation, toujours rempli d’eau, Norov remarqua que le bord du lac était orné de statues de porphyre noir représentant la déesse Sekhmet. Ce magnifique monument, exemple de la sculpture égyptienne, attendait un long voyage depuis l’Égypte jusqu’à l’hiver de Saint-Pétersbourg. Pourquoi, parmi tous les monuments, le voyageur a-t-il choisi celui-ci ? La réponse n’est pas secrète : parmi les nombreux objets découverts par A. Norov, cette sculpture était intacte et n’avait pas été endommagée :

 

Toutes les quatre rampes de la presqu’île étaient ornées de statues en porphyre noir, représentant en taille réelle la déesse Neith[7] avec une tête de lionne. Sur les inscriptions hiéroglyphiques, on peut voir l’anneau royal du grand Sesostris. Parmi toutes ces statues, abattues et brisées, je n’ai trouvé qu’une seule intacte, et j’ai décidé de l’acheter et de la ramener dans ma région natale, non par crainte d’Isis et d’Osiris, mais par respect pour les précieux vestiges des grands temples de Thèbes, profanés par les barbares. De plus, une allée de sphinx menait également du grand temple jusqu’à Louxor. Entre les sphinx à tête humaine, on pouvait aussi voir des sphinx à tête de bélier, représentant le dieu Amon. Seuls deux d’entre eux étaient bien conservés. Là, j’ai vu deux colossales statues de pharaons brisées ; l’une d’elles, portant des anneaux royaux sur ses épaules, était décapitée et sa tête détachée était roulée loin… Les destins de l’Égypte sont accomplis !

Avraam Norov, 1853, p. 43.

De plus, le voyageur se présente comme un défenseur du patrimoine égyptien, emportant la statue de Sekhmet en Russie “par respect pour les précieux vestiges des grands temples de Thèbes, profanés par les barbares”, afin de préserver l’héritage historique. Dans le cadre de l’interaction entre le voyageur et l’objet, émerge un nouvel aspect : la justification de l’exportation des artefacts, notamment dans le but de préserver une civilisation étrangère. Ainsi, le voyageur se donne une mission spécifique.

La statue de Sekhmet A. Aksenova

L’artéfact archéologique peut acquérir sa propre valeur dans le cadre du voyage. En effet, il devient essentiellement un compagnon et une partie intégrante du voyage lui-même, ce qui en fait un spécimen particulier par la suite. Par exemple, la statue de Sekhmet a été placée dans la collection de Norov et a suivi le voyageur tout au long de son périple. Ces objets ont agi comme des médiateurs culturels et ont participé à la romantisation du passé historique du pays. Le voyageur, avec une détermination inflexible, s’efforce de trouver des preuves de la continuité de l’ancienne civilisation égyptienne parmi la population locale, dans des traditions différentes des enseignements religieux de l’islam.

Par exemple, A. Norov transportant une statue de Sekhmet dans sa barque rencontre le cas remarquable d’une jeune Égyptienne venue prier devant la statue afin d’avoir des enfants[8]. Son guide explique que les Égyptiens continuent d’adorer en secret les anciennes statues et les ruines des temples égyptiens, les remplissant de sens sacré. Les objets ont également été un instrument de rayonnement au cœur des enjeux géopolitiques internationaux. Le voyageur russe assume la mission de défenseur des objets, comme cela a déjà été mentionné précédemment, se positionnant contre les voyageurs/antiquaires européens. En acquérant pour la Russie une série d’objets précieux – statues et statuettes, papyrus, scarabées, il le fait sans causer le moindre dommage à un site archéologique quelconque. Norov s’insurge avec véhémence contre l’intention du consul français de “détacher du mur” certaines représentations d’Abydos[9].

J’ai vivement défendu les vestiges d’Abydos, déjà bien minces <…> Il a commencé à me reprocher ma déesse Neith; je répondais que je n’avais pas détruit de murs, comme Champollion, et comme lui-même avait l’intention de le faire…

Avraam Norov, 1853, p. 109.

Trois stèles de la chapelle de Sa-Hathor, administrateur des biens du vizir Anhou (XIIIe dynastie), Musée de l’Ermitage. Collection d’A. Norov A. Aksenova

Dans ce cas également, nous voyons l’importance géopolitique de l’objet – mais dans ce cas, le comportement du voyageur à son égard joue un rôle.

Nous constatons que les objets archéologiques peuvent jouer un rôle important et totalement différent dans la relation entre le voyageur et l’objet. A.S. Norov a ramené d’Égypte une ancienne statue de la déesse Neith. En 1841, le gouvernement a acquis la statue dans le but de la placer au Musée de la Cour impériale. Au début, elle a été temporairement placée à l’Académie des Beaux-Arts[10]. Les sphinx d’Andrei Muraviev n’ont été installés que deux ans plus tard, avec l’inscription suivante : “Sphinx des anciennes ruines de Thèbes, en Égypte, ramené dans la ville de Saint-Pétersbourg en 1832″[11]. Ils sont devenus des éléments centraux de la vie culturelle de Saint-Pétersbourg, souvent mentionnés dans la poésie, la littérature, la peinture, et ainsi de suite.

***
Traduction du poème : 

J’ai vu le Nil et le Sphinx colossal,
J’ai vu les pyramides : tu es plus puissante,
Plus belle, ruine ancienne !

Là-bas, des blocs de pierres jaunes cendrées,
Des tombes oubliées dans l’océan
De sables nus. Ici, la joie des jours de jeunesse.

[1] BERLEV 1990, p. 231.
[2] BIERBRIER 2019, p. 357.
[3] Otto von Richter naquit en 1791 à Neu-Kusthof. Noble, fils d’un riche propriétaire terrien de la Baltique, il reçut une brillante éducation à Moscou et à Vienne. Le 30 mars 1815, O. von Richter et Sven Fredrik Lidman (1784-1845), arrivèrent à Alexandrie. Leur itinéraire se composait de sites comme Karnak, Louxor, Kôm Ombo et Assouan. Suite à ses voyages en Orient, en Palestine et en Anatolie, O. von Richter aurait dû prendre le poste de consul, mais il périt de la dysenterie à Istanbul en 1816, à l’âge de 25 ans. Sa collection d’objets égyptiens fut envoyée à Derpt (Tartu), où son père l’offrit à l’université. Aujourd’hui ses objets représentent la majeure partie de la collection égyptienne du musée de Voronej.
[4] MURAV‘ËV 1863, p. 90.
[5] MURAV‘ËV 1863, p. 90.
[6] TURČIN 2001, p. 245.
[7] Sekhmet
[8] NOROV 1853, p. 350.
[9] Ici, les Tables d’Abydos ou Listes d’Abydos. On distingue deux listes différentes de rois, appelées les tables d’Abydos. Celle du Temple funéraire de Séthi I (XIXe dynastie, 1294-1279) et celle découverte dans le Temple de Ramsès II (1279-1213, XIXe dynastie). Cette dernière se trouve actuellement au British Museum de Londres.

[10] KARCEV, 1962, p. 264–265.
[11] PETROVSKIJ, BELOV 1955, p. 356–359.

Bibilographie

  • A. Murav’ev, Putešestvie po svâtym mestam Vostoka [Le voyage aux lieux saints du Proche-Orient], Saint-Pétersbourg, 1863.
  • A. Norov, Putešestvie po Egiptu i Nubii v 1834-1835 g. Avraama Norova [Le voyage d’Avraam Norov en Égypte et en Nubie pendant les années 1834-1835], Saint[1]Pétersbourg, v. I, II, 1853.
  • M. Bierbrier, W. Dawson, E. Uphill, Who was who in egyptology, London, 2019.
  • A. Karcev, « Novye arhivnye dannye o sobraniâh egipetskih drevnostej v Rossii » [« Nouvelles données d’archives au sujet des collections égyptiennes en Russie »], Les brèves communications de l’institut des peuples asiatiques (AN SSSR), 46, 1962, pp. 259-269.
  • N. Petrovskij, A. Belov, « Putevye zapiski A.S. Norova » [« Les récits des voyages d’A.S. Norov »], Le pays du grand Hapi, Leningrad, 1955, pp. 360-368.
  • V. Turčin, Aleksandr I i neoklassicizm v Rossii. Stil’ imperii ili imperiâ kak stil’[Alexandre Ier et le néoclassicisme en Russie. Le style Empire ou l’empire comme style], Moscou, 2001.
Le don du Khédive Abbas II Hilmi 0

Le don du Khédive Abbas II Hilmi

Le lot № VI représente une donation d’objets égyptiens offerte au gouvernement russe par le Khédive Abbas II Hilmi à la fin du XIXe siècle. L’histoire ne se révèle pas aussi simple qu’elle ne le laisse paraître à première vue. Parmi les collections des musées de Voronej, de Kazan et d’Odessa, se distinguent particulièrement des sarcophages à fond jaune de la Troisième Période Intermédiaire ainsi que des objets funéraires appartenant à la cachette de Bab-el Gasus. Leur préservation dans les musées russes témoignent de l’intérêt et de l’engouement suscités par l’art funéraire égyptien à cette époque. Ces objets, qui offrent des similitudes frappantes avec ceux exposés au musée national d’archéologie de Florence ainsi que dans divers établissements muséaux en France ou en Europe, nous transportent au cœur du passé. Leur présence évoque de manière captivante le souvenir de leur découverte, étroitement associée aux noms de G. Daressy[1] et du dernier Khédive d’Égypte, Abbas II Hilmi[2].

Début de l’histoire.

Photo de la découverte de la 2eme cachette de Deir el-Bahari identifiée récemment dans les archives de l’institut d’égyptologie du collège de France // PERDU 2017

Le 5 février 1891, le scientifique, archéologue et muséologue G. Daressy, accompagné de Grébaut[3], participe aux opérations menées par le Service des antiquités en Égypte. Parmi les exploits archéologiques les plus célèbres auxquels G. Daressy a pris part, on compte la découverte de la « deuxième cachette de Deir el-Bahari » sur la rive ouest de Thèbes[4].

Cette nouvelle découverte a suscité une grande résonance en France, comme l’attestent deux gravures d’Émile Bayard dans L’Illustration du 4 avril 1891. Les images ont captivé le public français et ont contribué à populariser cette trouvaille archéologique exceptionnelle.

La sortie des cercueils du puits conduisant à la 2eme cachette de Deir el-Bahari d’après une gravure de Bayard parue dans L’illustration du 4 avril 1891 // Perdu 2017

Le transport des cercueils de la 2eme cachette de Deir el-Bahari d’après une gravure de Bayard parue dans L’illustration du 4 avril 1891 // Perdu 2017

Daressy a évoqué ses souvenirs de cette aventure fascinante, qui témoignent de l’excitation intense qui régnait :

« … L’enlèvement des objets commenca le 5 février <…> Deux fois par jour, une longue procession se mettait en marche vers le fleuve, les ouvriers portant sur les civières les sarcophages et les caisses dûment clouées contenant les petits objets. Le 13 février, la galerie du fond du puits était entièrement vidée. » [5]

Ces souvenirs illustrent la minutie et la complexité des opérations menées lors de la récupération des objets précieux de la cachette dont la découverte revêtait un caractère exceptionnel.

En effet, la deuxième cachette s’est avérée être une sépulture collective secrète de la Troisième Période Intermédiaire[6]. S’étendant sur une longueur de 155 mètres, elle était composée de chambres funéraires et de galeries, et abritait plusieurs dizaines de sarcophages, comme en témoigne un premier inventaire sommaire des objets récupérés.

Plan et coupe de la cachette de Deir el-Bahari publiés à DARESSY 1900

Initialement, les prêtres auraient été inhumés dans des tombes individuelles privées, dont la majorité avaient déjà été soumises au pillage. Il est très probable que les sarcophages aient ensuite été transférés vers cette cachette durant le règne du pharaon Psousennès II de la XXIe dynastie.

Cette découverte archéologique présente ainsi une importance significative pour l’étude de la période de la Troisième Période Intermédiaire en Égypte ancienne. Elle offre un aperçu rare des pratiques funéraires de l’époque, ainsi que des objets et des rituels associés.

Selon les informations disponibles, 153 cercueils, 110 boîtes à statuettes funéraires, 77 statuettes osiriennes en bois, des stèles, des statues, des auvents et d’autres artefacts funéraires ont été identifiés dans la tombe de Bab el-Gasus.[7]

Le Khédive Mohamed Tewfik en famille. Debout, le jeune prince Abbas, assis son frère Mohamed Ali // Mémoire d’un souverain, par Abbas II Hilmi, Khédive d’Égypte (1892-1914), Abbas Hilmi II,  CEDEJ

Le gouvernement égyptien, représenté par Khédive Tewfik et son fils Abbas, manifesta un intérêt considérable pour les découvertes archéologiques, notamment la première cachette et la deuxième «Tombe des prêtres et des prêtresses d’Amon». Ils accordaient une attention particulière à tous les événements scientifiques de l’époque, et leur soutien contribua à promouvoir l’exploration et la recherche archéologique dans le pays. Un exemple significatif de cet intérêt est la reproduction d’une image publiée dans Le Monde le 10 juillet 1886, qui dépeint le « dépouillement » d’une momie de la première cachette, celle de Ramsès II. Cet événement se déroula en présence du Khédive Tewfik dans la salle des momies royales du musée du Boulaq.[8] En dépit de la valeur de cette découverte, le gouvernement égyptien se trouva confronté à la difficulté de loger l’ensemble des trouvailles au musée du Caire, qui était alors situé à Gizeh. Face à cette situation, une solution fut recherchée.

«Dépouillement» d’une momie de la première cachette publiée dans Le Monde le 10 juillet 1886 // Perdu 2017

Lot № VI.

En 1893, le gouvernement égyptien prit la décision d’organiser une loterie. Les objets découverts dans la cachette de Bab el-Gasus seraient divisés en plusieurs lots, regroupant des contenus similaires, qui seraient ensuite offerts en tant que dons aux puissances européennes. Cette division devait partager équitablement les découvertes archéologiques entre les différents destinataires, tout en assurant une distribution représentative des trésors égyptiens.

Ces dons aux puissances européennes devaient ainsi témoigner de la reconnaissance du gouvernement égyptien envers les pays qui avaient manifesté un intérêt pour l’archéologie égyptienne et contribué à la promotion de cette discipline. Ils constituaient également une forme de diplomatie culturelle, renforçant les relations internationales et favorisant les échanges culturels entre l’Égypte et les pays récipiendaires.

Le 15 février 1893, à l’initiative des archéologues étrangers, le Khédive Abbas II Hilmi a ainsi proposé la formation de sept collections principales d’objets découverts dans la cachette de Bab el-Gasus, qui seraient offertes aux musées d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie, de Russie et de Turquie. Cette décision a été confirmée dans une lettre du ministre des Affaires étrangères d’Égypte, Tigran Pacha, adressée au consul général de Russie, A.I. Koyander, le 3 (15) février 1893.

« Le Governement Khédival s’est empressé de faire examiner cette demande qu’Il est heureux de pouvoir, après cet examen, accueillir favorablement, et Il a décidé que sept collections principales de ces objets seraient formées d’offertes aux Museés d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie, de Russie et de Turquie ».[9]

Il est important de souligner que le gouvernement égyptien a fait ce don sans attendre de compensation en retour, exprimant sa volonté de partager ces objets avec les musées étrangers.

«Sans attacher aucune idée de compensation à ce don, que le Governement de Son Altesse est heureux, je le répète, d’être en mesure de faire aux musées étrangers ».[10]

Dans la lettre, il est également mentionné que le gouvernement égyptien et les égyptologues européens travaillant au Caire à l’époque ont exprimé le souhait d’obtenir des moulages et des papiers calques des objets pris en Égypte et stockés à l’Ermitage, ainsi que des publications scientifiques sur l’égyptologie[11].

Finalement, les antiquités découvertes n’ont pas été divisées en sept lots comme initialement prévu, mais en dix-sept lots qui ont été envoyés à différentes puissances européennes. Par exemple, le lot № V a été attribué à l’Italie, et le ministère de l’Éducation a décidé de l’attribuer au Musée d’archéologie de Florence. Le lot florentin comprend sept sarcophages, quatre couvercles intérieurs de sarcophages, 92 statuettes funéraires réparties en trois boîtes [12].

Mummy cover of the Amon singer Ankhsetenmut, from the cachette of Bab el-Gasus, XXI dynastie.

Mummy cover of an anonymous woman, from the cachette of Bab el-Gasus, XXI dynastie.

Musée archéologique national de Florence.

D’autres lots ont de même été attribués à la France, l’Autriche, la Turquie, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Allemagne, le Portugal, la Suisse, les États-Unis, les Pays-Bas, la Grèce, l’Espagne, la Suède-Norvège, le Danemark, la Belgique et le Vatican.

Le lot № VI attribué à la Russie comprenait, selon les données d’archives[13], quatre cercueils et 46 statuettes funéraires. Voici quelques détails sur certains des objets du lot :

«№ 29.712 : Un très beau cercueil de la dame Nesitaou Zakhou, chanteuse d’Ammon […]

№ 29.687 : Un cercueil de la dame …ankht, chanteuse d’Ammon, qui présente un intérêt particulier. […]

№ 29.634 : Un très joli cercueil de la dame chanteuse d’Ammon Rà, roi des dieux, musicienne avec la main pour Mout la grande, dame d’Ashrou “Nesimout”. […]

№ 29.620 : Un cercueil de “Thot khonsou anf ankh”, fils de Shedsonhor, accompagné de trois boîtes funéraires et de statuettes funéraires. […] »[14]

Liste des objets du lot № VI : fragment // Krol 2017.

Au moment de déterminer le sort du lot qui lui était attribué, il est mentionné dans une lettre d’A.I. Koyander[15], que le gouvernement russe a rapidement consulté Vladimir Golenichtchev[16], qui se trouvait en Égypte à ce moment-là, afin d’évaluer la valeur de la collection. La réponse de V. Golenichtchev soulignait que le gouvernement du Khédive avait initialement l’intention de diviser les objets en seulement sept groupes, correspondant au nombre de capitales des grandes puissances et de la Turquie. Cependant, il a été ultérieurement décidé de créer dix-sept collections identiques pour offrir des cadeaux à tous les États qui avaient des représentants en Égypte. Il est évident qu’une telle fragmentation a inévitablement entraîné une diminution de la valeur scientifique de la collection. L’égyptologue V. Golenichtchev a exprimé son opinion selon laquelle le don actuel du gouvernement égyptien n’intéressait pas particulièrement l’Ermitage impérial en Russie, mais que les différents musées provinciaux seraient ravis d’accepter toutes sortes d’objets tels que des sarcophages, des figurines funéraires, et d’autres antiquités égyptiennes en raison de leur absence dans ces institutions[17].

Après de longues négociations diplomatiques, le lot № VI a été livré à Odessa en mars 1894[18].

Selon les conseils initiaux de Vladimir Golenichtchev, les objets du lot № VI n’ont pas été conservés exclusivement à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Par décision de l’empereur Alexandre III, ces précieux artefacts ont été répartis entre les plus grandes institutions d’enseignement de l’Empire russe. Ils ont été attribués aux universités[19] de Moscou, Kiev, Kazan, Kharkov, Novorossiïsk, Yuryevskiï, Varsovie, ainsi qu’aux universités de Helsingfors et à deux écoles d’art[20].

Ainsi, après la distribution initiale des objets du lot № VI en Russie, certains de ces monuments se trouvent encore de nos jours répartis dans différents musées. Le musée national de la République de Tatarstan à Kazan, par exemple, abrite un ajout important à sa collection, à savoir le sarcophage intérieur de la chanteuse du dieu Amon Nsjj-tȝ-wḏȝt-ȝḫt et des figurines d’oushebtis[21].

Oushebti de Pȝ-ḫr (1069-945 av. J.-C.). du Musée national de la République du Tatarstan, NMRT // https://journals.openedition.org/bifao/11097

Le musée anthropologique de l’Université de Moscou possède également un objet de cette collection. Cependant, il est difficile de retracer précisément le parcours ultérieur de certains monuments, car leur répartition en Russie n’a pas été documentée de manière exhaustive.

Le sarcophage extérieur de Nsjj-tȝ-wḏȝt-ȝḫt à Odessa // BERLEV, HODŽAŠ 1998

Les objets ont été divisés sans correspondance égyptologique appropriée. Par conséquent, selon les suggestions de certains chercheurs, le sarcophage intérieur Nsjj-tȝ-wḏȝt-ȝḫt s’est retrouvé à Kazan, tandis que le sarcophage extérieur est resté à Odessa[22]. Au musée des Beaux-Arts de Voronezh, on conserve une couverture de momie féminine sans nom[23], qui, selon O.D. Berlev[24], fait également partie du lot № VI, en particulier de Nsjj-tȝ-wḏȝt-ȝḫt [25].

Il convient de noter que si cette fragmentation a offert aux musées russes provinciaux une opportunité d’enrichir leurs collections avec des antiquités égyptiennes, cette répartition a néanmoins entraîné une dispersion des objets et une perte de cohérence scientifique de l’ensemble de la collection.

Une couverture de momie féminine au musée de Voronezh // https://mkram.ru/ru/2017/03/29/nakladka-na-mumiyu-zhritsy/

En raison de ces circonstances, la localisation de plusieurs objets funéraires de Bab el-Gasus, ainsi que celle de l’un des sarcophages qui, selon la liste établie par Daressy, aurait été envoyé à Irkoutsk[26], n’a pas encore été précisée.

Le don du Khédive s’est ainsi répandu dans toute l’Europe et en Russie. Certains objets sont perdus ou mal documentés, nécessitant une véritable enquête pour les retrouver et rassembler de nouveau toutes les sépultures dispersées. Cela souligne l’importance d’une recherche approfondie et d’une collaboration internationale pour reconstituer de manière exhaustive cette collection d’antiquités égyptiennes et préserver son intégrité historique et scientifique.

*** (suite…)

Ippolito Rosellini : héritage de Champollion au cœur du musée de Florence (1825-1830) 0

Ippolito Rosellini : héritage de Champollion au cœur du musée de Florence (1825-1830)

Ippolito Rosellini : un passionné d’égyptologie 

Ippolito Rosellini, né à Pise, a commencé sa carrière en tant qu’enseignant en Italie et a rapidement développé un vif intérêt pour les travaux de Champollion.Fasciné par l’ancienne civilisation égyptienne, il s’est consacré à l’étude de ses monuments, de sa langue et de sa culture. Sa collaboration étroite avec le célèbre égyptologue français Jean-François Champollion a grandement influencé ses recherches et sa vision de l’égyptologie.

Comme d’autres, il a publié en italien la brochure intitulée “Il sistema geroglifico del signor Champollion”. Fort de ses compétences en langues orientales, il poursuit ses études à Paris, en suivant les cours de Champollion. Son influence a été déterminante dans le développement de l’égyptologie italienne, et son prénom est étroitement lié à une magnifique collection égyptienne.

L’égyptologue Jean François Champollion assis au centre, entouré di Ippolito Rosellini et de Gaetano Rosellini · Giuseppe Angelelli Museo Archeologico Nazionale, Florence, Italy

Le 31 juillet 1828, l’expédition franco-toscane, composée d’éminents érudits et techniciens français et italiens, dont Champollion et Rosellini, prend la mer à bord du navire “L’Eglé” à destination de l’Égypte. Rosellini, quant à lui, revient avec des dessins magnifiques et des reproductions de tombes d’une qualité extraordinaire, ainsi que des objets intéressants. Son dévouement à la préservation du patrimoine égyptien et sa contribution majeure à l’égyptologie ont laissé une empreinte durable dans le domaine. 

La collection égyptienne au musée de Florence

Au début du XIXe siècle, la collection égyptienne du musée de Florence était incomplète et nécessitait une restauration majeure. C’est à ce moment-là qu’Ippolito Rosellini est intervenu avec son expertise et son dévouement. Avec le soutien financier de généreux mécènes, il a entrepris une campagne de restauration ambitieuse pour ramener la collection à son ancienne gloire.

La campagne de restauration de Rosellini

Rosellini a organisé plusieurs expéditions en Égypte pour collecter de nouveaux artefacts et compléter la collection du musée de Florence. Ces expéditions ont été entreprises avec un double objectif : l’enrichissement de la collection du musée et la poursuite de ses propres recherches égyptologiques. Les découvertes faites lors de ces expéditions ont permis d’élargir la compréhension de l’Égypte ancienne et ont constitué une contribution précieuse à l’égyptologie.

L’héritage de Rosellini

Grâce à l’effort considérable d’Ippolito Rosellini et de son équipe, la collection égyptienne du musée de Florence a été restaurée et s’est imposée comme l’une des plus importantes d’Europe. 

Bibliographie : 

Champollion, une vie de lumières, Jean Lacouture, Paris, Grasset, 1988

La Voix des hiéroglyphes, Christophe Bartbotin, Paris éditions Khéops/Musée du Louvre, 2005

Champollion, le savant déchiffré, Alain Faure, Paris, Fayard, 2004

Rêve d’Égypte 0

Rêve d’Égypte

L’exposition « Rêve d’Égypte » qui se tient à Paris d’octobre 2022 jusqu’au 5 mars 2023 (1) est l’occasion pour le musée Auguste Rodin de présenter la formidable collection d’antiquités égyptiennes acquises par l’artiste, soit environ 400 objets.

Roi faisant l’offrande du pain et du vin à une déesse vache, Basse époque, époque hellénistique, calcaire, Acquis par Rodin auprès de l’antiquaire Joseph Altounian en 1913.

Auguste Rodin, célèbre sculpteur français du XIXe siècle, déjà connu comme un fervent amateur de l’art gréco-romain, ne s’intéressa que tardivement à l’Égypte et à l’art égyptien, à l’âge de 55 ans. Ses premiers achats datent environ de 1895 alors que sa situation matérielle se fut améliorée. (2) Cette collection était accessible au public du début du XX siècle dans le jardin de la Villa des Brillants où les stèles, les bustes, les nombreuses figurines et les statuettes se trouvaient mis en valeur. (3)

Le visiteur, Rainer Maria-Rilke, remarque ainsi que:

la grande joie de Rodin est maintenant d’acheter de beaux antiques […] les vitrines renferment de petites sculptures égyptiennes, d’admirables chats assis, des oiseaux de proie, des lézards, et une multitude de petits fragments gracieux…

Rodin collectionneur: catalogue, Musée de Rodin 1967-1968, p. 4

A la fin du XIXe siècle, l’art égyptien jouissait d’une certaine popularité en Europe, et de nombreux artistes, y compris Rodin, furent influencés par l’esthétique et par les thèmes de l’art égyptien. Les sculptures égyptiennes impressionnèrent particulièrement Rodin en raison de leur simplicité formelle et de leur utilisation de la symbolique pour transmettre un message.

Statue d’un prêtre, Époque hellénistique et romaine, Granit gris, acquis par Rodin entre 1893 et 1913.

Vers la fin de sa vie, le thème de la mort et du vieillissement est récurrent chez Rodin et plusieurs de ses sculptures soulèvent alors la question de l’irréversibilité du temps. Il est ainsi naturellement fasciné par la place et le traitement accordé aux thèmes de la mort et de l’immortalité chez les Égyptiens.

Couvercle de cercueil anthropoïde au nom de Nana, scribe du temple, Nouvel Empire, époque Ramesside, bois, acquis par Rodin auprès de l’antiquaire Joseph Altounian en mai 1913.

Rodin fut influencé par les traditions sculpturales de l’Égypte ancienne, notamment en ce qui concerne la représentation des corps et des formes humaines. Il fait usage de techniques similaires dans ses propres sculptures, créant ainsi des formes simples mais expressives qui ont marqué le début de la modernité en sculpture. En réunissant une collection égyptienne, A. Rodin ne recherchait pas l’objet pour sa valeur archéologique mais pour sa valeur plastique, dans le but de créer son musée idéal. (4)

Cette collection égyptienne présente une valeur notable. D’abord, il s’agit d’une variété d’objets, allant des statuettes aux sarcophages en passant par les bijoux, les textiles et les peintures. Les objets sont représentatifs de pièces de toutes les époques de l’art pharaonique, de techniques et de styles différents. (5) Les objets proviennent également de plusieurs sites archéologiques égyptiens, contribuant à la richesse de sa collection. Il collabora notamment avec les plus grands antiquaires parisiens.

Déesse ophiocéphale, Époque Ptolémaïque, XXXIe dynastie, 332 – 30 avant J.-C., calcaire, acquis par Rodin entre 1893 et 1913.

L’héritage reçu de la culture égyptienne fut aussi une source d’inspiration pour les œuvres d’Auguste Rodin. Cette collection a participé au développement de son propre style, avec un impact important sur l’art moderne et contemporain. 

En conclusion, il convient de souligner le travail minutieux proposé par Nathalie Lienhard, Ingénieur de recherche du Centre de recherches égyptologiques de la Sorbonne (Cres) en collaboration avec le musée, pour aboutir à la création d’une base de données de tous les objets égyptiens de la collection Rodin. Le catalogue en ligne des antiquités égyptiennes de la collection de Rodin est accessible via ce lien: http://www.egypte.musee-rodin.fr/fr/collections 

***

(1) Musée Rodin, 77 rue de Varenne, 75007 Paris; URL: https://www.musee-rodin.fr/musee/expositions/reve-degypte, consulté le 15.02.2023 

(2) Rodin collectionneur: catalogue, Musée de Rodin 1967-1968, p. 3.

(3) Ibid., p. 4.

(4) Ibid., p. 4.

(5) Ibid., p. 6.

Deux siècles d’Égyptomanie 0

Deux siècles d’Égyptomanie

L’année 2022 fut particulièrement célébrée dans les milieux de l’archéologie du monde antique et de l’égyptologie, puisqu’elle marque le bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion en 1822. L’événement n’est pas passé inaperçu auprès des chercheurs et l’année fut riche de nombreuses publications, expositions et séminaires consacrés au patrimoine de la découverte scientifique.

Parmi tous les évènements présentés en 2022, mettons-en lumière deux expositions temporaires, à Grenoble et à Lyon.

Musée de Grenoble

Ville de naissance et de jeunesse de Jean-François Champollion, Grenoble accueille aujourd’hui une collection permanente d’intérêt notable, étroitement liée aux noms de Jacques-François Champollion et du comte Louis de Saint-Ferriol.

La collection, aujourd’hui exposée au musée de Grenoble, fut enrichie depuis la fin du XVIIIe siècle grâce à divers donateurs Dauphinois (1). Les objets, d’abord conservés dans le fond du Cabinet des Antiques de la Bibliothèque municipale, sont listés dans un catalogue descriptif réalisé par Champollion le Jeune. Jacque-François Champollion avait notamment mené l’étude approfondie de certains d’entre eux à l’aube de sa carrière (2). Cette collection fut également enrichie grâce au don de la Société française de fouilles archéologiques suite aux travaux menés à Antinoé (Albert Gayet) (4).

Cercueil dit “de la Grande Momie”, époque ptolémaïque, bois stuqué et peint

Quant au Comte Louis de Saint-Ferriol, il conserva dans son château d’Uriage des objets achetés lors de son voyage en Égypte de 1841-1842, où ils restèrent jusqu’à leur donation en 1916 (3). Son admiration de l’art égyptien est visible dans le choix des objets rapportés en France, en particulier deux statues de la XVIII dynastie et la stèle de Ramsès II à Kourban (5). Une salle égyptienne, baptisée salle « Saint-Ferriol » fut finalement inaugurée en 1922. Une année qui déjà ne fut pas choisie par hasard, puisqu’elle marquait alors le centenaire du déchiffrement des hiéroglyphes.

Un siècle plus tard, en 2022, le musée rend ainsi hommage à ce double anniversaire par une exposition dossier, L’Égyptologie au musée de Grenoble : un double anniversaire. Autour des deux figures régionales de J.-F. Champollion et Louis de Saint-Ferriol, l’exposition présente des photos d’époque de la salle Saint-Ferriol et expose les objets qui y sont représentés.

Par ailleurs dans la région grenobloise, une autre exposition temporaire présente un réel intérêt au musée dauphinois, Egyptomania : la collection Jean-Marcel Humbert (du 5 novembre 2022 au 27 novembre 2023). Cette collection de Jean-Marcel Humbert, conservateur général honoraire du patrimoine, présente l’héritage égyptien sous un autre angle, celui d’un Orient fantasmé et représenté par les visions occidentales, nous en recommandons la visite.

Musée de Beaux-arts de Lyon

Momie dans son cartonnage au nom de Horsiésis, Haute-Egypte, Thèbes? Troisième période intermédiaire, XXIIe dynastie

Lyon possède une histoire étroitement liée à l’Égypte par ses collections égyptologiques privées et les activités d’égyptologues reconnus comme Victor Loret, Pierre Montet, Charles Kuentz ou Alexandre Varille (6). Depuis sa fondation, le musée des Beaux-arts de Lyon a reçu un nombre significatif de donations d’objets égyptiens qui forment une collection permanente pouvant être présentée distinctement.

François Artaud, Portrait équestre de Napoléon Bonaparte, 1803, dessin au crayon.
Il réalisa ce croquis de mémoire après sa visite de l’atelier de Jacques-Louis David où le maître travaillait à son tableau (8).
Victor Orsel, Étude de la tête de Jocabed, pour Moïse enfant présenté à Pharaon, 1827 crayon graphite.
Cette étude préparatoire du visage de la mère de Moïse, pour un tableau de grand format, fut commandée à Victor Orsel par la ville de Lyon et est aujourd’hui conservée au musée des beaux-arts (9).

En outre, le musée des Beaux-arts de Lyon propose en 2022 un complément significatif consacré au bicentenaire du déchiffrement. L’exposition Lyon et la naissance de l’égyptologie. Francois Artaud et Jean-François Champollion (du 1er octobre 2022 au 31 décembre 2022) restitue la période exceptionnelle de la réception de l’Égypte antique à Lyon, en montrant les correspondances entre  François Artaud, le premier directeur du musée, et Jean-François Champollion. Sous l’influence d’Artaud, le fond d’antiquités égyptiennes lyonnais fut créé et reste reconnu de nos jours comme l’un des plus significatifs de France. (7)

Cette exposition est exceptionnelle car elle dévoile le long processus d’accumulation et de réception par le public occidental du patrimoine égyptien. Très vivante, elle nous parle au travers les siècles, exposant les mots et les émotions des deux savants, deux amis, qui partagèrent une même passion. Complétée par les objets archéologiques et par les objets relevant de l’égyptomanie, l’exposition offre une image complète de l’Égypte antique à Lyon à cette période. À travers les images, sculptures, stèles, dessins, lettres et carnets de voyages, nous cheminons aux côtés des savants et des amateurs lyonnais de la culture égyptienne.

***

NOTES : 

  1. Kueny, 1979, p. 5. 
  2. Kueny, 1979, p. 5. 
  3. Kueny, 1979, p. 5. 
  4. Kueny, Yoyotte, 1979, p. 12.
  5. Kueny, Yoyotte, 1979, p. 13-14.
  6. Gabolde, Goyon, 1988, p. 11.
  7. Galliano, 2022, p. 38, 42-43.
  8. Bruyère, Galliano, 2022, p. 84.
  9. Bruyère, Galliano, 2022, p. 88-89.

BIBLIOGRAPHIE :

Bruyère Gérard, Galliano Geneviève, Lyon et la naissance de l’Égyptologie. Francois Artaud et Jean-Francois Champollion, Lyon, 2022.

Gabolde Marc, Goyon Jean-Claude, Les réserves de Pharaon. L’Égypte dans les collections du musée des Beaux-arts de Lyon, Lyon, 1988.

Galliano Geneviève, en votre qualité de dévot Osirien François Artaud et Jean-François Champollion, une longue amitié, Lyon et la naissance de l’Égyptologie. François Artaud et Jean-François Champollion, 2022, p. 38-50. 

Kueny Gabrielle, Yoyotte Jean, Grenoble, musée des Beaux-Arts. Collection égyptienne, Paris 1979.

Kueny Gabrielle, L’Égypte ancienne au musée de Grenoble, 1979.